mercredi 31 décembre 2008

Goutte 2009...




una gotita de agua
no abre joyo ni en la arena
y una gotera continua
abre agujero en la piedra

une gouttelette d'eau
ne fait pas son trou même dans le sable
et une gouttière perpétuelle
ouvre une anfractuosité dans la pierre.

( francisco moreno galvan / letra de solea por buleria )

nb : l'illustration est de mathieu sodore.
elle est extraite de ce qui fut avec olivier, christophe et loli, notre aventure "numero uno" , ce journal "non officiel de la corrida" où nous avançâmes masqués, puis à visages découverts quand nous fûmes sûrs que nos lecteurs ne l'étaient pas par copinage mais par intérêt. revue bimestrielle entièrement artisanale et sur abonnement , d'essence "satiripoétique", que certains lecteurs de los pinchos ont peut-être connu au début des années 90 (du siècle dernier s'entend, hein ! ).
ce dessin (mal retouché avec "paint" pour la letra de circonstance ) est issu du numéro 13.

allez, meilleurs voeux ( "bonne année mon cul" avait suggéré desproges en son temps mais campos y ruedos en a déjà intelligemment joué l'an passé à pareille époque * ) et à minuit on s'embrasse (ouf, on a eu chaud ).

* avec rebelote cette année mais on adore ça. tiens, j'en profite :vu aujourd'hui le docu consacré à pierre desproges. "qui pourrait faire cela aujourd'hui ? " se préoccupent-ils tous . mais aucun pour se dire que , parce qu'ils se posent la question et " piédestalisent" ce pourfendeur iconoclaste, c'est que dans la question , ils donnent la réponse (la palme revenant à l'insupportabe philippe val )...

mardi 23 décembre 2008

Archipiels 19 ( dernière nuée et prochaine pulsation )



voilà deux textes. un en français , l'autre en espagnol. igual que dos latidos. ou deux ventricules.

l'un raconte ce qui peut battre sous la plume quand on a bien écouté le dernier disque de carmen linares écrit avec juan carlos romero en hommage au prix nobel de littérature ( en 1956 ) juan ramon jimenez, qui est si beau sur la photo, dont on commémore cette année la disparition il y a 50 ans de cela.
va dedicado a la señora condesa, a rosa, a andres, al coronel, al papa negro, a solymoscas, a juan carlos buzon, a lucas y a todos los amigos que tengo alli.

l'autre est une simple joute avec les mots de ce qui danse dans la nuée qui s'estompe mais aussi la pulsation qui vient et qu'on souhaite toujours moins âpre que la précédente.
cette joute espère être à la hauteur de la rencontre avec laurent et victoria, bruno, françois , marc, bernard, laurent, philippe, yannick, jean-michel, pierre et consorts.
sans oublier ceux de toute la vie. ils se reconnaîtront.
le ciego aura juste une petite attention spéciale pour xavier, ce "don" qui vient de recevoir un coup mais dont je l'entends rire déjà et dont nous partagerons la quête cet été.




carmen canta.
canta carmen.
canta a juan ramon,
el del platero y yo que le estudiaba en los antiguos libros de mi colegio donde se balbuceaba castellano en el ruido de la lengua de la tia pepa y con el humo de la moto de carlos.
...
cuando canta carmen uno parece a la cabra picassiana que descubre un pan de sal que lamer. tanta dignidad, tanto grito de cartel. tanto talento, tanta hermosura quebrada por un pincel que brota en su paladar de mujer fuerte y herida. miradla ! sus manos agarrando la fugacidad del cante güeno en un aprieto de palma de miel con falanges amorosas. y lo consigue, entra bajo su piel, galopa con temple pero sin freno hasta el muslo rojo que respira con un destello de lucha.
carmen canta porque su boca sabe.
sabe a intensas letras del pueblo, a romances de su tierra aceitunera, a rebelion precisa, a emancipacion orgullosa del cante de mujer fiera y tierna.
y ahora sabe a dulzura de cardon pisada por pezones de burro, sabe a madrugadas sobre un mar de cal donde flota una uva ardiente. sabe a poemario de mi juan ramon de adolescencia lejana en la que españa era polvo lejano y preguntas.
pero nosotros deseando quemarnos la piel debajo respuestas carnales.
carmen
canta carmen
carmen canta
canta a juan ramon jimenez con sus alas y raices
no te conozco carmen pero siempre te agradecere de llevarme a la memoria lo que fatalmente estaba a punto de perder.



aller vers l'an qui vient
ce serait
en plusieurs endroits
mettre le feu aux dernières pages pour un enlèvement du givre des alphabets
se dire
combien le sel manque sur nos poignets blessés
passer les mains
sur les têtons des croix du sud
en loucedé partir sous les arbres
bêcher la brume avec des hoquets de cheval à la peine
dans un oeil de cylindre
à l'ubac des lies se rendre pâle
avec le soleil pour frère
faire un festin
de l'air respiré auprès des chuchotis
montés d'un poumon
ouvert en deux fosses glaireuses
à chaque rue serrer le poing du monde fragile
claquer un coup à tous les huis
pour questionner
et savoir qui vient donner à boire à nos entailles les plus profondes
éteindre les lampes sous la peau
les saouler de lumière que rien ne puisse sourdre
piller les gorges babéliques
et laisser le butin fleurir sous la verrière étoilée
brusquement aimer les râtures
sous le silence
deviner le souffle en insurrection de l'autre
y sculpter ses propres tavelures
enfin
oublier que le mot poémaire n'est pas de notre langue.

samedi 20 décembre 2008

Les rois nagent


¡Jee, compañero, jee, jee!
¡Un toro azul por el agua!
¡Ya apenas si se le ve!

—¿Quééé?
—¡Un toro por el mar, jee!

(Rafael Alberti)

mardi 16 décembre 2008

Diego


"La route m'aspire et la cité n'est plus qu'un mirage avec sa ceinture de tours en béton mais je suis à l'entraînement avec Tomàs, Diego, Pablo et Juliàn. Le sable est sous la houle des capotes et des muletas. La pierre déserte renvoie l'écho des appels, des encouragements où l'on te dit que c'est bien pendant le temps infini que peut durer une passe :
Allons petit taureau
allons…
regarde
moi je place ma cuisse en avant
je pense à bien te mettre les reins
là où la sueur
huile
les plus beaux gestes
regarde, regarde
c'est comme ça
bieeeeeeeeeeen .
Les hommes font les taureaux. En fait ,en empoignant une paire de cornes équarries et reliées par un morceau de bois, les hommes sont les taureaux. Durant le simulacre, suivant la peau qu'on a choisie, on souffle, on racle, on piétine, on frôle, on défie. En hiver les lumières s'allument tôt et on torée dans la vapeur des haleines."


( ludovic pautier / la présence des gorges /
éd. revue pension victoria / novembre 2008 )

la cocote minute du taureau vapeur.

cette cité c'est huesca. c'est dans ses arènes que j'ai passé la période de ma vie au plus près du toreo. tomas et diego, ce sont les frèrs luna. matadors de toros. éleveur de bravos. pablo et julian sont banderilleros. ils sont tous les quatre de grande probité. de haute aficion.
il y avait aussi à l'entrainement tous les jours l'abnégation des chavales, les mistons pourrait-on dire, de l'école taurine et les conseils du père de julian.
je pourrais dire aussi le billot de bois et la capsule de la bouteille de bière el aguila qu'il fallait percer en son centre à chaque coup de puntilla pour ne pas que le taureau se relève comme une mousse trop chaude remonte dans un goulot agité. les courses millimétrées pour sauter au balcon du carreton des banderilles et y déposer deux morceaux de bois aux crêpons fripés qu'on voudrait être une joli paire de coquelicots des blés. les discussions sans fin autour de tel souvenir, de tel taureau, de telle suerte, de tel triomphe, de tel rêve impossible et pourtant...


au balcon, une paire de coquelicots...

tomas était novillero et se présenta au certamen du coso de la calle pignatelli à saragosse. un lot de manolo gonzalez, je crois. l'ami français qui m'accompagnait vit au patio de caballos à la fin de la course un jeune homme aux yeux si cernés qu'on aurait pu les imaginer dans les orbites d'un marin au long cours de retour de terre-neuve après avoir essuyé 10 jours de typhon.

tomas luna. torero.

son frère diego aspirait lui aussi à prolonger la saga familiale en toréant des novilladas sans picador. il gagna l'année suivante le bolsin du club taurin de bougues, encore sis à bascons dans ces années. les deux frères prirent l'alternative dans les arènes de la capitale oscence, leur terre, des mains de ponce, tomas, et de celles d'espartaco , diego.

diego luna. torero.

ils n'ont depuis eu que peu l'occasion de sortir l'habit de lumières qui attend sous la chemise, cette protectrice de la poussière qui éteint les ors. les alamares se ternissent seuls en fait. sous les éléments d'érosion bien connus du monde des taureaux : opportunité, régularité, chance, profondeur, foi, don, étincelle, relations...il en faut des conjectures pour fabriquer un hérault. mais tomas et diego n'ont pas failli à l'aficion, au courage et à l'art qui les habitaient dès le départ.

la luna toreando al toro de la tierra oscence.

parallèlement ils développèrent un élevage de provenance du fer de "los bayones" appelé "sistac luna" . passion taurine intégrale.
à ceci s'ajoutait que lorsque nous voyagions pour aller au campo ou dans un tentadero les voix qui sortaient des hauts-parleurs portaient les couleurs brunes des chants libérés de la pauvre métrique occidentale.
saragosse et huesca peuvent s'enorgueuillir d'avoir en leur murs une communauté gitane importante qui fait de ces deux villes du nord des foyers d'addiction au flamenco qui irradie jusque chez des payos ayant pourtant la jota chevillée au corps. d'ailleurs certaines letras, certaines origines de chants , sont étroitement liés à l'aragon. mais ceci est une autre histoire. qu'on partagera plus tard.

diego luna a toujours, comme tous ces toreros pour la vie, le ver, le gusanillo, qui vrille les tripes quand on sait le plaisir , l'irrépressible envie, de toréer a gusto un animal encasté.
il y a quatre jours maintenant c'était pour une noble cause qu'il s'engonçait dans les tissus serrés de l'habit dit "champêtre". alors qu'on va plutôt au charbon. mais en espagne, tout doit se faire dans le contraste des élégances. élégance du fond sauvage qui livre un combat franc et loyal, élégance des formes de la bravoure des corps au creux de l'esprit du geste.
c'était un festival pour jose carlos galera, un enfant hospitalisé aux états-unis et dont les soins nécessitent des fonds.
diego , à l'heure de parachever un combat pour une vie par cet acte paradoxal, transgressif et vrai de la mise à mort , a subi la douleur de la corne qui s'enfonce dans les chairs les plus exposées au moment du coup d'estoc. trois trajectoires importantes dont une à fleur de fémorale. pronostic : "grave".

pieta de la mémoire

en ouvrant les nouvelles de la planète des taureaux dimanche tard dans la nuit, une image a brûlé mes yeux : tomas et julian entourait diego blessé qu'on emportait vers l'infirmerie.
est montée alors l'impression que j'étais là aussi, mes molécules éparpillées dans cette agitation à porter un secours invisible et dérisoire mais solidaire dans l'élan vital pour le torero ensanglanté, à la peau qui grimaçait de douleur.
j'étais là, oui, je n'ai jamais quitté les uns et les autres de cette époque. ils sont de la famille de ma mémoire. un des miens avait mal, un des miens avait la vie qui s'en allait par la béance de cette cuissse fouaillée...

irinie du sort : au moment où la cogida se produisait j'étais à jurançon pour dire des textes dans lesquels l'influence de cette ancienne quête initiatique aragonaise n'est pas sans conséquence. on scandait, on sussurait , on chantait, on avançait dans une matière poétique qui dit la corrida des âmes avec nicolas. et j'avais dans ma sac de voyage les quelques exemplaires de "pension victoria" où figure ce texte qui ouvre la page que j'écris maintenant.
il porte le titre de "la présence des gorges".
il s'intitule aussi "récit de voyage inachevé".
"inachevé".
heureusement.

mercredi 10 décembre 2008

Poésie malolactique ( quand ça a dîné sardine )



samedi 13 décembre nicolas vargas et ma pomme improviserons un mano a mano pour le sud.
le redondel des palabres et scansions sera monté en lieu et place de la médiathèque de jurançon.
à 16 h 30.
c'est toujours dans les chais de la parole que se malolactise la poésie.
on mettra donc nos corps, le lendemain , à l' équerre des barriques, pour s'assurrer du processus et se désaltérer la glose aux coeurs ouverts.

dans cette optique, afin de mieux calentar la voz et d' effectuer una prueba de capotes , le ciego ferme les portes de l'estaminet entoilé pour quelques jours.
le rideau est tiré mais on peut toujours glisser un petit mot sous la grille.

nb1 : entre temps sera sorti le n°7 de la revue " pension victoria ". on y trouvera des extraits d'un journal de voyage conçu dans son inachèvement : "la présence des gorges" .
que soient ici remerciés victoria et laurent.
en fouillant les archives du blog j'ai retrouvé un extrait de ce même texte, à propos de bergamin.
tout ça pour dire qu'il y a des nouveautés dans la colonne de droite, dont un site consacré à l'auteur de "décadence de l'analphabétisme".

carmen amaya vue par eduardo arroyo

nb2 : il y a une bonne odeur de sardines grillées sur solymoscas. la méthode de cuisson en est tout à fait unique en son genre.eduardo arroyo s'en léche encore les pinceaux.
pour mieux comprendre à quelle anecdote fait référence le peintre dans sa série de tableaux, voyez .
bien entendu , après ces agapes, pour dessert je vous recommande des photos extraordinaires de carmen amaya dans le moteur google search. c'est extrait du fond photographique que le magazine "life" a mis à disposition. tapez aussi "bullfight" " spanish dancers " ou " spain " tout simplement. have a god journey, my amigos !
la photo, d'après google life est de gjon mili. gjon ? bizarre, pensez-vous. moi aussi au début je me suis méfié. il faut dire qu'il y a de quoi : la plaza de toros de linares serait d'après la même source l'arène où fut tué "manilete". sic.

nb3 : merci aussi à bobby lapointe.

jeudi 4 décembre 2008

Geyser de la frontera



mazette.
en voyant passer la señora condesa au bras de rafael de paula tout le quartier s'est tu.

vite, il fallait un troubadour virtuel pour embrayer sur la possibilité d'un début de juerga, comme un hommage à tant de toreria qui passe.

surgit alors le meilleur des propices. sa majesté diego carrasco. un esprit des souffles incalculables lui avait sussuré qu'il fallait qu'il passe par ici.
à la vue du maestro et de sa cavalière, les cordes de moraito se frottaient déjà de plaisir.
les gorges subissaient les premières torrentialités de la voix qui montait de geyser de la frontera.

palmas por lo bajini. sorditas. puis plus claires, a compas de parapet parfait. pur jus de jaleo...
va por ustedes , los dos, carmen y rafaé.
diego, mi arma, a ti te toca. pim, pam, pum, fuego !
.
.
.
Cuando al vuelo tu capote,
pinta verónica al trote
del toro en el redondel.
Parece la Maestranza
una academia de danza
o un cortijo de Jerez.
Y cuando la aguja del toro
pinta el traje grana y oro
como ensartando un clavel.


En tus brazos soñadores
alfileres de colores
no le quieren coser.


Como mimbre canastero
se mece tu cuerpo entero
mientras que pasa el burel.
El vuelo de tu muleta
es el verso de un poeta
que quiere al cielo embeber.
Qué bronce de la escultura
del toro por la cintura
y tu muñeca un cincel


Y en tus brazos soñadores
alfileres de colores
ole con ole y olé


nb1 : une version chantée "al alimon" par diego carrasco et miguel poveda se trouve dans le dernier album du cantaor de barcelona, " tierra de calma " , qui est extraordinaire de bout en bout, grâce aussi à la probité artistique de production et d'accompagnement du guitariste juan carlos romero.
nb2 : comme au comptoir une tournée ne fait qu'annoncer la suivante, le ciego met en ligne la version alimonada dont il est question dans la nb1. ole los cantaores buenos .





dimanche 30 novembre 2008

"Tout idéal d'un bâton est d'être dans la main qui le brûle"



xavier klein , dans sa brega, a ouvert une série de post ("histoires de piques") qui permettront de balayer l'histoire du « palo », ce morceau de bois issu de l'arbre protecteur auquel nous sommes tant redevables pour l'intégrité et la perennité de la tribu.
bizarre ? non, car au bout ce de développement historique et symbolique il y a son souci de montrer l'importance du premier tiers et les dangers de sa dégénérescence . Si l'homme a dès le départ affronté le taureau à l'aide d'une lance il faut en connaître les raisons épistémologiques à l'heure où cette phase du combat se dilue dans le non-sens. En effet, quel sens garder à une rencontre qualifiée de « symbolique » quand justement tout le symbole a disparu ou plus exactement ne revêt plus qu' une importance anecdotique, vite déclinée , avec de moins en moins de respect pour certains canons de son exécution aux yeux des officiants (j'inclus dans cette catégorie ceux qui acceptent de « s'encercler «  dans une arène, c'est à dire le public, élément permanent ternaire du drame).

bien sûr, quand on se « coltine » (avec délectation )quelque chose de cet acabit, les portes de la réflexion s'ouvrent alors sous les coups de rafale de la pensée rhizomique.
Pour moi, immédiatement, le bâton c'est c'est celui de la marche en montagne.
peut-être le makila.
Ou encore le « baston de mando » des amérindiens ou des patriarches gitans.
Et puis surtout, les”palos”, ce sont les styles qu'on retrouve dans l'arborescence du cante.
arbol del cante. à chaque ramure un "palo".


Et enfin, c'est celui où serge pey écrit des poèmes.
Voici ce qu'en dit yves le petispon sur le site d'emmanuel riboulet-deyris "l'astrée » :


« Serge Pey emploie des bâtons. Il y inscrit ses poèmes avec de l'encre noire et de l'encre rouge. Il y marque des figures . Il y trace des rythmes.
Ces bâtons sont de longs piquets de bois qu'il polit, puis qu'il peint.
Il les tient dans les mains quand il dit ses poèmes. Il les lit. Il danse avec eux. Ce sont ses armes, ses compagnons, ses âmes.
Voilà trente ans que Serge Pey emploie des bâtons. Il en fait des fagots. Il en pend à des murs, à des portes. Il les installe. Il les dispose sur des sols, dans des pièces, autour des arbres, ou des pierres. Il tient le monde face à lui, à bout de bâton. Il le contacte par le bâton. Il s'y enfonce à coups de bâton. Il rythme sa marche en lui par le bâton. Il l'exorcise et le captive par le bâton.
Ses bâtons lui viennent des chamans, des rêves, des mythes, des sourciers, des bergers, des enfants.
Ils sont le lyrique trait.
Je les aime d'autant plus que je faisais des bâtons, étant gosse, pour des combats. Le plus gros était un totem peint au minium...
Quand je tiens un bâton de Serge Pey, j'ai en main l'amitié, le rite, le souvenir, le bâton de berger qui m'a effrayé, dans un grenier de mon grand-père, et qu'enlaçait un serpent sculpté.
Ces bâtons font mémoire. »

maintenant, si on creuse ce qui fait résonnance entre le comptoir d'ici et l'oeuvre de pey on trouve maintes raisons d'en faire un « oublié » des approches officielles des rédacteurs de la liste des auteurs estamplillés comme « compagnon de route » de nos aficions ( le ciego ne crache sur rien, il se contente de rétablir les marges de la liste, les dépliures de la doxa, les lambeaux de l'affiche ) .

pourtant, dans la bibliographie de serge pey on trouve ainsi directement des liens avec les taureaux et le flamenco.
tout démarre avec « tauromagie/ Copla infinie pour les hommes-taureaux du dimanche » , pièce théâtrale écrite en 1995 et porté à la scène par le cornet à dés sur une mise en scène de jean-pierre armand.
C'est aussi la première aventure d'un texte de l'auteur avec des artistes importants du mundillo flamenco de sa ville de toulouse.
La première version de “tauromagie” sera portée par le baile cathartique de la morita, le chant de mariano zamora,la musique de salvador paterna, le capote de stéphane pons. Viendra se greffer par la suite la guitare de kiko ruiz.
l'aventure sera noce et toujours fidélité entre lui, elle, eux.
stéphane pons et corinne "la morita". arte (muusho !) y aficion !


Mais de quoi s'agit-il ?
L'oeuvre s'engouffre dans l'histoire de la bailaora de toulouse « la joselito », fille de réfugiés politiques et baptisée ainsi par le torero le plus célèbre de la dynastie des « gallos » parce qu' enfant, elle l'impressionna en dansant pour lui et que , partant de là, il lui offrit de porter son apodo.
Quelque temps plus tard jose gomez mourait sous la corne d'un taureau de la viuda de ortega. le nom de la bête, « bailador », (danseur)permet à pey de créer une cosmognie où lui-même s'intègre, à travers la revendication de sa généalogie : ses parents lui ont transmis la mémoire de l'anarchisme expulsé de l'espagne franquiste à l'instar de ceux de la joselito.
Cette géné/analogie dont il est friand emporte le texte vers des sommets de souflle martelé.
Mais ce martélement est relié à la terre, instinctivement tellurique.
Ainsi de la joselito il dit qu' "avec son zapatéado elle lisait la terre avec les pieds ».
il continue en psalmodiant « nous avions une bouche / à chaque pied/qui nous appelaient à creuser/des zéros/où des yeux nous regardaient ».


mais ce n'est pas tout.
serge pey récidive en 2000 avec « les aiguiseurs de couteaux » (éditions des pollinaires). récidive, car la joselito est décédée deux ans plus tôt et pey entreprend, avec ce long poème, d'accompagner sa disparition d'un hommage posthume qui ne dit pas son nom, où il reprend la mythologie des hommes taureaux du dimanche.

“Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est lagartijo et frascuelo les deux danseurs de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est muchacho un taureau enterré dans le ventre de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est le 28 mai dans le ciel bleu de la terre
...
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
ce sont des marécages de cheveux dans la neige rouge de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
ce sont des gitans de cordoue de pure veste et de terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est la corne sous-marine du taureau rouillé de la terre
... “
(extrait du chant des palmas dans « les aguiseurs de couteaux »)


serge pey n'a pas fait que simplement se frotter l'écriture à l'espagne.
Suite à cette publication, il cofonde une troupe ,en espagnol éponyme, «  los afiladores ».
Sur scène il y a toujours zamora, mais cette fois-ci avec juan jimena ou jose mena. Et l'auteur, of course, “bâtonnier” chamanique.
De cette équation de personnalités brûlantes naîtra aussi “nous avons porté la montagne sur notre dos” dans un temps de scènes intenses, notamment à la cave poésie toulousaine, haut lieu de la parole.
On s'y rassemble autour d'une roue de rémouleur, celle de l' oncle de pey, aiguiseur de lames du quartier de st cyprien.
Pey taille des fils dans la mémoire collective pour en mieux voir la trame invisible, celle qui a occulté tout un pan de la lutte et de l'exil des républicains d'espagne. il les amène à resurgir pour tisser des cordes qui relie ses bâtons entre eux.

aiguiser le poéme.


Plusieurs spectacles seront ainsi montés et montrés notamment à uzeste car l'auteur est de la famille affectivo/poémolitique de bernard lubat (de même qu'il est dans la parentèle de beñat achiary et son erriko festibala ) .

"Méthode de guitare à José Mena

Si tu veux encore jouer pour elle
place ton chapeau
sur ta guitare
pour cacher tes mains
Tire des cordes
dans l ‘encadrement
d'une porte
et fais une guitare
de toute ta maison.
Jette tes mains
dans le puits de ta guitare
pour qu ‘elles rencontrent
leur double dans le jour
Fais remonter tes mains
du fond de ta guitare
puis défais les cordes
par l'intérieur de la caisse
et commence seulement à jouer
sur tes propres mains."

(in « les aiguiseurs de couteaux » ibid)


à l'époque des aiguiseurs.

Aujourd'hui le groupe est dispersé, les chemins où poussent des bâtons perdurent vers d'autres constellations mais sans rien perdre de leurs azimuths.
Il reste la vitalité de la scène flamenca toulousaine.
Il reste la cavepo de rené gouzenne où heureusement los toros n'ont toujours pas la couleur des infamies du prosaïquement correct.
Il reste les poèmes/actions de serge pey.
Il reste ce compas de voûte plantaire qu'il enfonce dans la bouche de celui qui l'écoute.
Il reste ce limon du delta du taureau et des hommes qui dansent sa mort et que le poète sait fouiller. Il en enduit chacun de ses mots. enfin il les enflamme.

nb1 : une bio de pey.

nb2 : dans le lien sur gouzenne on trouvera un beau texte d'isabelle soler qui ne doit pas être oubliée comme acteur important de la scène de la danse toulousaine. son frère perdro , guitariste, accompagna la joselito entourée de pepe de la matrona et el niño de almaden dans le classique " les riches heures du flamenco".

nb3 : un lien vers une vidéo de tv oc où on voit serge pey en action devait figurer ici. ce soir ça ne marche pas. demain...si je m'emmêle pas les bâtons.

nb4 : le titre est extrait d'un texte de serge pey.

mardi 25 novembre 2008

Sous la force d'un rêve


22h48.
il est tard. tard ?
je ne sais pas. tard pour prendre le temps de penser à lire, penser et écrire sur le souvenir d'un être qui décida de disparaître par lui-même il y a maintenant 17 années de 365 jours un quart chacune ?
le ciego a peu de choses à conter ou à réveiller pour parler de christian montcouquiol.
j'étais dans une voiture en route pour salies-de-béarn, pyrénées atlantiques, quand j'appris la nouvelle de son suicide par la radio.
il faisait froid dans cette carcasse métalisée au mauvais chauffage, dans cette nuit de novembre trainant, mais les larmes réchauffaient mon cou en passant sous le col de la gabardine.
il y avait quelqu'un à côté de moi qui ne comprenait pas.
je ne comprenais pas non plus pourquoi ces larmes étaient chaudes et m'envoyaient des frissons.
quand nimeño II retomba en fracas sur le sable des arènes de la tour sarrazine en septembre 1989 j'étais aussi ce jour-là à salies. pour la fête du sel. la fête du goût des larmes. la fête sauvage.
on oublie souvent de se traduire cette image métaphorique de la tauromachie jusqu'au bout.
christian est allé jusqu'à cette extrémité. il l'a côtoyée au plus près, il l'a désirée, il l'a érigée en sens de sa vie, il l'a endurée. il en est mort.

son frère alain a certainement écrit deux des plus beaux ouvrages de la littérature française pour raconter ce sel lacrimal.
il dit le voyage de chacune des larmes qui sont tombées ces deux jours-là et au-delà du temps.
voyage d'amour, de désespoir.
d'où viennent nos larmes , salées come la mer où gisent nos sédiments les plus anciens ?
voyage des origines.

il est tard. mais j'ai pris le temps de bivouaquer chez marc delon. il y avait là un beau texte de jean-paul mari avec ceci :

"Il était mince et fragile, comme un adolescent qui vit son amour mais ne sait pas en parler. Aux autres les discours, les analyses et les envolées ; lui vivait le mythe taurin, brut et sans recul. On l'aimait, parce qu'il était celui qui portait le rêve."

il est tard. je cherche le "discours de la taverne" d'olivier.
il est tard. je fouille dans le fatras mémoriel d'une bibliothèque mal rangée comme mes souvenirs.
mais je ne le trouve pas.
j'ouvre alors un vieux texte. écrit en pensant à un homme tombé sous une balle et à un autre sous la force d'un rêve.

"qui n' a rien vu entendu sourdre et éclair
comme gifle latent tenace pas indolore
seule trace sa résonance t'oblige à voir
piment en mince filet d'eau presque froide
tu sais traque des espaces émietter le sang
lait visqueux à la hâte abondante
rimmel paupière
de bas – ventre

tu souffles calme
calme est dans tes yeux
a la couleur blanc calme
répand systole

tout est dans la suite

qui la connaît
monte son gibet
accroche aux murs mots de lèpre du monde
scierie en apesanteur

cris

main ramasse chair dans copeaux
moins dans le bois des tripes
roue le sillon se démonte
éberluée sous lie de l' étamine

tu meurs et c’est
couvrir vent
avec glaise
des mots vécus

c’est sentir sous la cendre
le nu de ton halo"


ludovic pautier ( la fenaison des yeux clos )


nb1 : la photo est de jean-bernard reynier.

jeudi 20 novembre 2008

And the vencedor est ...


Hola! (je ne sais toujours pas où se trouve le point d'exclamation à l'envers sur mon clavier...)

Etant joueur je te livre les associations d'idées survenues à la vue de la repro dans les pinchos (il s'agit comme toi d'empiriques découvertes), voilà donc en vrac:
-La repro: il s'agit d'un tableau de John Sargent intitulé (je crois) El jaleo.
-Egorgement: Le modèle de la danseuse du tableau était "la camencita", danseuse flamenca gitane que Sargent a représenté plusieurs fois, de plus la toile doit être à peu prés contemporaine du Carmen de Bizet. Donc de Carmencita, Carmen à Don José tirant sa navaja d'Albacete pour égorger la gitane ensorceleuse il n'y a qu'un pas que je franchis allègrement!
-Blas Vega: La repro du tableau en question sert de couverture au Diccionario enciclopédico del flamenco en deux volumes publié au début des années 90 et réalisé par Manuel Rios Ruiz et...José Blas Vega.
-John Wayne: Dans une scène de Alamo des mexicains chantent dans une taverne dont le décor s'inspire clairement du tableau en question de Sargent. Alamo est un des rares films réalisés par John Wayne.

...Il ne te reste plus qu'à réaliser un montage avec José Blas Vega déguisé en mexicain, égorgeant une carmen devant la toile de Sargent (avec bien sûr pour la bande sonore tous les habitués du comptoir du ciego faisant du jaleo...)

Un abrazo fuerte

Mateo



recevant la missive de l'ami mathieu sodore, je lui ai répondu ceci dans la foulée :

mateo,
j'avais hésité à proposer un réglement de concours drastique dont j'aurais exclu
les ressortissants français vivant au portugal , car si j'étais sûr qu'il existait quelqu'un qui pouvait trouver c'était toi !
bien joué !
seule petite inconnue que tu n'as pas réussi à traquer jusqu'au bout : el deguello, l'égorgement, est un thème du sound track de el alamo de wayne. c'est un solo de trompette qui s'élève depuis les rangs de l'armée de santa anna qui encercle le fort.
ça donne cela dans le film (attention,transcription de souvenirs cinéphile )quelqu'un dit (un assailli) : c'est beau...c'est quoi ? (effectivement c'est
tragiquement superbe)
travis répond (c'est le chef du fort joué par laurence harvey) : el deguello,
l'égorgement...
gloups...
la musique est signée dimitri tiomkin.
voilà.

un abrazo mù fuerte tio.

ludo


le véritable "pas de quartier" des armées mexicaines n'était pas ce morceau écrit spécialement par tiomkin mais il a été historiquement prouvé qu'il était usité.
ce thème est aussi présent dans l'inégalable "rio bravo".
alors pour mateo, une récompense à ce jeu sans rien à perdre, le fameux "deguello".



nb 1: la bailaora qui figure dans le film de wayne est jouée par teresa champion, encore vivante et dont je vous livre le lien actuel en hyper texte.
nb 2 : il y eut en 2004 un remake du "the alamo" je ne sais s'il est à la hauteur du chef d'oeuvre de ce réac de john.

mardi 18 novembre 2008

un jeu /un recreo / a game


allez, ce soir le ciego a l'esprit subrepticement allègre et joueur. un brin cabochard. avec une pointe de défi.
c'est simple, c'est un jeu.
quel rapport y a-t-il entre la repro ci-dessus, john wayne, un égorgement et jose blas vega.
je sais, c'est muy tontico , comme tout quizz un peu chausse-trape.
c'est très tendance hyper-texte.
j'ai découvert cette corrélation que je vous soumets il y a quelques années, bien avant l'apparition d'internet, des moteurs de recherches, des wikis de toutes sortes...aujourd'hui ce qui m'était apparu comme une trouvaille relevant du grand hasard et de quelques références petitement savantes peut-il se rembobiner par le fil de la toile ? (ou alors vous fîtes la même empirique découverte que moi).
qui s'y colle ?

nb : il n'y a strictement rien à perdre (c'est comme ça qu'on motive les gamblers en temps de crise je crois ).

vamos, esta noche el ciego tiene un estado de animo subrepticiamente alegre y de recreo. un pelin cabezota. con su punto de desafio.
sencillamente, les propongo un juego.
que tienen que ver entre ellos la reproduccion de la pintura de arriba,john wayne, un deguello y jose blas vega.
ya lo se. la cosa es muy tontica, como todo quizz un poco embustero.
es muy de moda hiper-textual.
descubri esta relacion que les someto hace años, mucho antes de la llegada del internet, de los motores de busquedad, de los wikis de todos modos... ahora, lo que me parecio un hallazgo de gran suerte aliado a unas referencias minimas puede rebobinarse por el hilo de la red ? ( o sea que hicisteis el mismo descubrimiento empirico que el mio ).
quien se apunta ?

nb : no hay nada de nada por perder. (asi creo que se estimulan los gamblers en tiempos de crisis).

dimanche 16 novembre 2008

Archipiels 18 ( agujetas )



manuel de los santos pastor "agujetas" vit dans un cri. le sien.
il l'abrite derrière le derme granuleux de son corps. un moellon de résistance à tout équarrissage de la modernité prédatrice.
quand il est là, on a l'impression d'être à côté du premier homme modelé dans le limon de gaïa et ses dents en or plaqué je suis sûr qu'il les possédait déjà lorsque le ventre de sa mère l'expulsa.
terre et or bruts.
agujetas est de ces sans alphabet cher à pepe bergamin. parce que quand il fait irruption avec son chant cavernicole tout devient babélique. il n'y a plus d'entrave à s'entretenir de l'émotion primale qui nous étreint.
tout passe définitivement par les yeux. ils chiassent, ils pleurent, ils rient, se gondolent, s'esperpentent,se dessillent, ils s'étoilent, s'affolent, se convulsent, s'arrondissent, se désorbitent, ils s'allient à tout le langage universel des corps que le cantaor articule et désarticule à coups de marteau indicibles.
sur cette sauvagerie proverbiale tout a été dit. le documentaire de dominique abel , "agujetas cantaor", ayant d'ailleurs donné une dimension quasi mythique à l'héritier du "viejo".

ici c'est dans un martinete en mano a mano avec manuel moneo, que l'oeil de saura a réussi à l'encercler, à acorralarle. et là, il y a cet instant exceptionnel où on entend une sirène hululer au loin, crevant la ouate du plateau, les couleurs chaudes du décor,l'intimité forgée par l'empathie du lieu et des acteurs. alors les pupilles luminescentes d'agujetas s'agitent, il semble désemparé, il voudrait fuir, ne plus entendre ce qui la ramène à son histoire, lui, le dernier issu d'un peuple stigmatisé.
c'était en 1995. depuis, l'europe a remis le couvert sous d'autres cieux avec d'autres "agujetas" nés beaucoup plus à l'est de jerez.
pour eux, pour philippe, pour tous ceux qui vivent debout : "amono manue".



sur chaque moisson

un pas
de lande sèche

la trace
d’un visage

que tu as ligoté


ton étoile
de chair
dit

la nuée faible
ou l’autre d’une langue

l'œil
dans ton poing haut
semble traîner

le temps d'écrire
l’huile
dans la glaise

au vent
que tu as pris.


les feux
se couvrent
de fragiles craies

et froncent
ton silence


au second souffle de ce feu
il y a
secousse

sa flamme
halète

sur une hanche
d' ivoire brisé

la langue
se tait
dans l'incision

un infime suinté de sang
se prolonge
jusqu’au souffle de l'autre

jusqu’au poids de sa chair.


ludovic pautier (la mémoire des bris )


nb1 : j'ai laissé, par respect pour tout le monde, le martinete dit par moneo (otro monstruo ). la sirène c'est vraiment tout à la fin et il faut tendre les esgourdes.

nb2 : on fête cette année le centenaire de la naissance d' agujetas el viejo.

bn3 : sur la photo le tocaor c'est carmona. je méconnais l'auteur de l'objet.

vendredi 14 novembre 2008

Archipiels 17 ( a paquera )



francisca mendez garrido "la paquera de jerez" était un chaudron roussi aux lèche-flammes de sa reata ,sa lignée , de son quartier , el barrio de san miguel , et de ses facultés, sans bornes.
"caracolera" de tête, dans l'eau bouillonante de son cante tous les azimuths s'entrechoquaient quand elle commençait à "trembler" por bulerias. sa voix accroche et ravaude, tonne et susurre, passe le colet et pardonne.
dans "flamenco" de carlos saura, c'est à elle que revient l'espace qui ouvre l'opus. la caméra, par en-dessous, cintre une expression unique, cette chair empesée est soudain la corde d' un arc, la concentration de sa flèche n'ayant qu'un but, la vrille des peines dans le bonheur d'exister et de le clamer.
sous son ventre la seule amarre est un diaphragme.la houle est dans ces mains qu' elle agite pour se quitter la foudre qui la sauve et la tue.
jamais je n'ai pu voir ou revoir ce parcours de caméra fluide "sauresque" sans que cette puissance océano-tellurique de nouveau ne m'assaille.
la paquera est morte en avril 2004. juste avant la feria del caballo. elle est hija predilecta de sa ville et son ayeo retentit encore rien qu'en disant cela : " paquera ! "

sur le revers
de ta bouche

le pli du hasard
s'enrobe
en mur de lambeaux

tu laisses boire des îles

où se désosse
le creux des typhons

à ces morsures
dans l'absence

tu glisses
le cristal

soudain rouge liquide
du réveil


dans les craquements
de l'osier


tu claques
le bois

pour que le feu
prenne à l'intérieur

et respire.


ta salive

écoute le retour

au silence

des parchemins
montent de ta gorge

sur ta peau

ils ont la sueur âcre
douce et lacérée

au-delà

lestée
d'ouragans de jaspe

ta main tenue
est l'horizon

comme citadelle
indéchiffrable


ce regard complexe

vrille
de ton ventre

les charrettes de feu

une moiteur
tenue tout près

avec aux genoux
des corchures.


ta voix

accole à la vie
une nuit de lanière


percé
de son aiguille

tu demandes
à la pluie

d’orienter vers toi

sa lumière d’âme



les tempes blessées
de ton histoire

ou plutôt
leurs silhouettes
de disgrâces

sont les rhizomes
harmoniques

à l' ubac
des cimes

désenneigées sans lutte


tu vas vers l'aurore
de cette ecchymose large
que tu connais.


ludovic pautier ( la mémoire des bris )

mercredi 12 novembre 2008

A sophie


flamenca, aficionada, aimable, avec un sourire chaud comme un petit matin de madeleine, sophie a fermé ses beaux yeux noirs il y a quelque temps déjà.
elle continuait à vivre avec la seule force du compas des systoles et des diastoles.
la sienne mais aussi celui de l'amour de ses parents et ses amis.
depuis hier le souvenir de cette vie emportée est définitif.c'est terrible mais le grand chariot du deuil peut enfin s'avancer.
j'y fait monter deux simples choses. je crois qu'elle aurait aimé cela :

"buena copla es la que deja
al que canta o escucha
en el corazon consuelo
y en los labios amargura"



"dessine avec de l'eau et le verre
d'un trait la branche d'amandier

bien que la maison près de la mer
ait à présent disparu"


(lorand gaspar / patmos et autres poèmes / gallimard poésie )

mardi 11 novembre 2008

Ce sang est un ciel de l'ange sorti de terre ( l'enfant de saint-sever )


Les anges se mordaient les ailes en même temps que de leurs doigts ils repoussaient l'émail vers des frontières
liquoreuse
de vermeil
là où ocre elle devenait bleue la terre subissait la meule fendue du sabot

l'enfant voyait des taureaux pour la première fois il sortait sa langue et léchait
lèvre
sous la rigole du nez d'un geste d'icelle

il aurait aimé jouer dans la petite boue qui se formait à chaque pas de l'animal et chaque mouvement rose de l'homme aux doigts mouillés parce qu'il fouillait de sa main
le ru du sacrifice

l'enfant tapait de son poing dans l'air
seuil de ce silence sombre accroché aux flancs creux du crépuscule bousculé de milliers d'ampoules minuscules larves scintillantes accrochées au-dessus de l'os de celui qui ne sait pas qu'il pleut jusque dans la lourdeur serpentine de la cape pliée
et laissée là à la bonne distance de la main tordue qui peut attraper la corne avec un astre

l'enfant n'a pas vu l'ange
et rien n'est sorti de la petite boue
alors il a rangé sa langue pour poser un baiser sur le cou endormi de son frère
le derme mua en frisson trainé sur la crête des dominos qui se renversent jusqu'au cercle de l'homme aux doigts que le vent suce au vol
là où la rosace des naturelles
a repris son goutte à goutte dans la main d' un ange
autre
élu de la glaise
à parure de tourments

l'enfant s'est assis a regardé
le ciel
puis la terre
comme s'il avait compris quelque chose.

ludovic pautier/saint-sever/11-11-08

nb : illustration d'un dessin de lorca.

lundi 3 novembre 2008

Alborea ( là où l'aube n'a plus d'importance )

las alboreas sont les chants des noces gitanes.
l'éthymologie ( "alba" , l' aube ) n'engage que supputations vers des interprétations éloignées de l'utilisation rituelle de ce cante : chanter pour les fiancés au premier petit matin de cette nouvelle vie qui démarre parait symbolique mais n'a pas de rapport avec ce qui motive une alborea à l'origine, c'est à dire la célébration dans les letras de l'hyménée, suite à une défloraison manuelle qui doit prouver par la présence de taches de sang sur un drap, que la novia est bien vierge au jour dit.
cette tradition, c'est une femme âgée, la picaora, qui s'en charge en pénétrant la promise avec un doigt de la main droite recouverte d'un gant. le sang recueilli est ensuite utilisé pour tacher un tissu blanc en trois endroits . c'est la boà al deo.
il va sans dire que tout ceci n'est plus automatique et que beaucoup de familles s'en passent.
mais une union gitane sans la beauté des alboreas qui raconte de manière imagée cette cérémonie, ce n'est pas possible :

en un prado verde
tendi mi pañuelo
salieron tres rosas
como tres luceros


(dans une verte prairie
j'étendis mon mouchoir
sont apparues trois roses
comme trois étoiles)

d'autres temps forts accompagnent la cérémonie ( la farine, les sucreries, les pétales jetées sous les pieds des amants, le lancer de la toronja -gâteau en forme d'anneau- par la fiancée, la portée des nouveaux mariés sur les épaules des invités, les chemises déchirées et les jupons découpés exhibés ensuite comme des trophées...).
la boisson est abondante et la nourriture, elle aussi en quantité, permet de faire durer la juerga qui s'ensuit toute la nuit, parfois même plusieurs jours.
éclateront alors les bulerias puis les chants de la gravité et de l'envoûtement - solea, siguirya - nés de l'épuisement qui est souvent à la fois le pire et le meilleur allié du duende avec les acuités - exarcerbées les unes, émoussées les autres - particulières dues à l'alcool.

longtemps on a considéré que l'alborea ne devait en aucun cas se chanter en présence des payos, des non gitans. par peur de porter malheur, par volonté de ne pas galvauder les traditions les plus secrètes.
outre le fait que cette tradition de la défloraison manuelle a depuis été attestée historiquement dans beaucoup d'autres lieux du pourtour méditerranéens (et ce bien avant l'arrivée des calé en espagne ) , la divulgation à travers des enregistrements sonores et mêmes visuels de l'éxécution de ce chant, montre qu'aujourd'hui cette époque est révolue.
et c'est souvent avec fierté que les jeunes gitans tiennent à montrer à leur communauté, au-delà aussi d'ailleurs, qu'ils sont fiers de leurs origines et que ces mariages, et donc le moment particulier des alboreas, sont un moyen d'affirmer son enthousiasme, son orgueil même, de convoler selon un rite où se mélangent le païen,le chrétien et le gitan.
" bodas de sangre " d'après lorca. la cérémonie dévoilée et esthétisée par le maestro antonio gades.


en général il faut distinguer musicalement, les alboreas de boda qui sont des chants collectifs de celles que gravera un cantaor pour une anthologie par exemple (agujetas , anthologie ariola "medio siglo de cante flamenco" ).
dans ces alboreas collectives, il y a un moment important et rare en flamenco, c'est la reprise en choeur, à l'instar des fandangos del alosno, d'un refrain dit "cané".
le style de ce palo s'apparente à la buleria lente ( pa' escuchar ) ou à la solea por buleria. mais on peut en trouver chantée por tangos ou por sevillanas.
ce sont donc surtout les paroles qui vont déterminer si on est en présence d'un chant de noces.

les alboreas, bien évidemment, sont considérées aussi en fonction de leurs origines géographiques sur la cartographie des chants :
il y a celle de séville, la gaditana (cadiz) , la de grana' (granada), de jerez, de lebrija, de utrera, , de cordoba, de jaen.
étonamment on considère que la plus pure , la plus riche en référence aux variations et aux nuances qu'elle conserve, est la version de la région d'
ecija.
Ce qui est étonnant c'est que "la poële à frire" d'andalousie , la ville aux multiples giraldas ( neuf campaniles de mosquées reconverties, les sévillans peuvent aller se rhabiller pour une fois ), n'est pas spécialement connue pour être un creuset dans la formation ou l'évolution des chants.

Le document vidéo montre cette manière contemporaine de mélange des genres sans pathos qui permet à la niña pastori et à diego el cigala, de chanter por alboreas lors de la phase religieuse d'une boda gitana.
dans l'enceinte d'une église, les mariés écoutent avec délices l'honneur que leur font les deux artistes, les invités donnant un peu de compas et de juerga en entonnant, en coro cané , l'estribillo ( le refrain) et cadençant le rythme d'une cérémonie qui ,on s'en doute, se poursuivra au-delà des heures où l'aube n'a plus d'importance.

¡Olé salero, lo que ha llovío
las calabazas se han florecío !

¡Olé salero, olé salero,
que bien le pega a la novia el velo !



jeudi 30 octobre 2008

Le sonnet de curro


attention ! pour comprendre ce qui suit il faut avoir eu sous les yeux le texte publié par campos y ruedos à propos de jorge laveron.
en le parcourant des coulées de souvenirs ont giclé.
au début,je voulais ajouter juste un commentaire.
mon grain de sel.
au bout de quatre mots j'ai senti qu'il fallait aller plus loin dans la saignée.
alors voilà.


préalable :
lecture du texte de solysombra puis de vicente llorca.

pause.

clavier.

en avant.

moi je lis ça et j'ai la larme à l'œil mêlée à l'envie de me saouler.

parce qu'on a tous nos laveron quelque part dans nos ventricules.

en plus, le vrai, le jorge, on a envie de le croiser calle etchegaray et de lui payer un coup à boire juste pour avoir encore soif après.

c'est le plus important, d'avoir soif après.
avant, ce n'est pas avoir soif, c'est se désaltérer.
écouter les jorge c'est vouloir être plus assoiffé après qu'avant.

la phrase sur curro, c'était juste le lendemain de sa dernière oreille coupée à madrid.
l'année de l'expo.
1992.
la 'épo, comme ils disaient, sur le bras mort puis réactivé du oued-el -kebir.
la 'épo qui avait permis de virer les derniers gitans de triana et de les installer pour toujours aux tres mil.
poligono sur.

mais en lisant des guides pour touristes on peut encore tomber sur ce genre d'âneries : " triana. quartier des gitans de séville ".
jetez le guide et passez un coup de fil à bobote. c'est plus sûr.

la mascotte de la 'épo c'était un personnage qui ne collait pas à séville, genre le monde enchanté des polipockets. mais il s'appelait curro.

Ce jour-là d'octobre comme seul madrid peut en enfanter,
Curro -le vrai- un taureau, un tio de jao moura pas un toropocket, l'avait attrapé.
on l'avait cru mort.

Le moura s'appelait “soneto”. C'était bien curro ça, se faire trouer la couenne par un sonnet.

Son confiance avait commencé la vuelta avec l'oreille demandée et obtenue par l'aficion la plus exigeante du monde quand soudain
l'infirmerie s 'est ouverte.
comme la mer rouge.
et curro en a surgi pour achever la vuelta pied nus, le romarin aux naseaux.
Aqui soy yo.

En descendant des tendidos j'ai aperçu chinito.
Il avait l'air d'un prince dans son pantalon de toile rouge, sa liquette blanche et ses chaussures en paille , alors que tout le monde portait jaquette.
j'ai voulu l'embrasser. Il avait disparu. un elfe ça ne se rattrape pas.

Je ne sais pas, mais sa faena au curro de mi arma -20 passes, 12 peut-être - c'était une solera de la génération du 27.
un truc de pruneau , de noix et de cire descendu par tirage successif jusqu'à nos pieds.
un truc pour avoir soif ensuite pendant un bon millier d'années.

C'est simple, joaquin vidal avait écrit dans sa chronique : “Tres minutos después de iniciada su faena al cuarto toro, Curro Romero ya había hecho todo el toreo. “ .

juste après, on avait croisé jose maria velazquez (el pais aussi, supplément du dimanche, branche flamenca, canal rito y geografia del cante ) dans ce bar où on chante la salve rociera à minuit, toutes lumières éteintes.
« toi tu chantes »
« un peu »
«  tu chantes por fandango » il avait dit à mateo.
«  et toi » brusquement vers moi « toi, tu chantes por buleria, ça se voit ».

juan n'était pas d'accord sur notre currismo échevelé.
il disait les choses avec du recul .
j'étais bien incapable d'en avoir, du recul : en un trincherazo, un changement de main et quatre passes à gauche donnés avec une muleta tenue large comme une corde à linge, celui de camas m'avait projeté hors du cosmos. Pour prendre du recul c'est trop loin.

thierry avait débarqué,
un brin de romarin à la boutonnière.
Habillé en progre madrilène qui a trouvé sa canaillerie.
je l'aimais bien thierry , mais du coup jose maria est parti.
Il nous avait juste redonné soif.
C'était le principal.

Le lendemain jorge laveron cognait sec et précis :
« qui n'aime pas curro n'aime pas sa mère » ,
donc , et aussi «  curro est à inscrire à l'unesco, section patrimoine de l'humanité ».

alors on est parti avec toute la clique et olivier toréer des vaches à san agustin de guadalix.

sinon aujourd'hui,on serait encore à madrid.

en train d'étancher notre soif.

mardi 28 octobre 2008

Fourmis ( II )



claude pelletier, le grand, avait écrit :

« toros en verkhojansk  ! faut en avoir de la tripe taurine pour monter une semaine du même nom et la terminer par une novillada en règle...au mois de novembre ! Chapeau ! ».

et le chapeau de claude, qu'il ne portait que sur son coeur, ne se levait pas à tous endroits et à tout moment. Ses enthousiasmes étaient précieux. son humanité prolixe. et son aficion ...dantesque.

là, devant le pari de la peña jeune aficion de saint-sever, il s'était incliné.
Aujourd'hui, et ce depuis maintenant deux ans, sa photo et celle du tio pepe ornent les murs du nouveau local sis à la rue des ursulines. Ce sont eux les lares de l'endroit.

La paix de leurs sourires, qu'ils affichent fixés à jamais sur l'argentique, apaisent les joutes oratoires qui souvent s'étirent dans des nuits de tertulia de comptoir homériques. auparavant ils ont accompagné de leur présence puis de leur mémoire les faenas de salon de 4 heures du matin , les palmas et les cantecillos des fonds de verres, les « viva paula » de toute la vie, les heures d'histoires de campo jusqu'aux aurores gasconnes, les « media veronica » données sous des ole à s'arracher la gorge dans la placita au cachet inimitable de la rue louis sentex, mais aussi les taconeos por sevillanas au milieu du trouble des coeurs, le fumet des papas con chorizos rédemptrices après les maintes libations... parce que s'il faut vivre , autant le faire avec excés.
la monumental des jacobins

Il y a maintenant des portraits supplémentaires accrochés à la pierre apparente, parce que jacques et vincent , et d'autres aussi , les ont rejoints... le souvenir de tous nos aimés disparus est propiatoire là-bas. C'est un endroit où se côtoient sans problème les arcanes de la crypte mémorielle et les allures de la caseta de feria. Le respect et la folie sans brides mélangés.



Depuis le verkhojansk de 1985 la manifestation a bougé, évolué, douté, grandi, appris, semé. Son étoffe s'est renforcée sans se perdre dans le trop chamarré.
Au milieu du cadre délicieux du cloître des jacobins les spectacles (flamenco, jazz, danse contemporaine cette année ) trouvent leur identité, les conférences atteignent la haute tenue réclamée par un lieu où l'on conserve une partie des beatus, les toiles, les sculptures, les installations emplissent la soute du vaisseau de la grande nef de toute la force des artistes héritiers des pigments de lascaux et le dimanche , au coin de la rue lafayette, à la sortie de la messe en l'abbatiale, les dévots se trouvent nez à nez avec une manade de taureaux lancée sur les traces des meilleurs coureurs d'encierro depuis saint-luc .



Et surtout, en fin d'après-midi de chaque 11 novembre, les torils des arènes de morlanne laissent filtrer cette lumière horizontalement inédite des automnes allant vers l'hiver. Les taureaux qui en sortent ont parfois le pelage qui vire au gris bleu d' une posée de palombes. Les noms et le sang des élevages qui sarclent la silice clament haut et fort la diversité et la recherche de la quête perpétuelle de la caste poivrée voulues par l'esprit des socios depuis le début de l'aventure.

On voit sur les gradins les haleines se condenser et résister quand elles croisent la légère purée du tabac exhalé.
en piste les coups de reins des recortadores font monter la température et les doigts qui palpent la percale restent inhabituellement gourds pendant la prueba de capotes.
morlanne, crayonner les feuilles en rouge, jaune et marron et on y est

Tout cela se sait et s'harmonise dans la tendresse des regards que l'on croise ,des poitrines qu'on serre, des mots qu'on se donne au coin de la table où se partagent les agapes.
Une temporada s'étiole doucement. Les cuadrillas mettent leurs dorures au repos sous une toile blanche et sur les cintres pour quelques mois, certains novilleros ruminent déjà l'herbe supplémentaire du taureau d'un an plus âgé qu'ils auront à affronter dès le printemps prochain. d'autres songent aux peaufinages de leur technique, en rêvant que le père noël déposera un carreton au pied de leur sapin.
le père noël a de ces idées, parfois


les corps se lâchent.
La fête sauvage se grandit.
une dernière fois.
mais avec toute la force d'une renaissance perpétuelle.
Saint-sever, ici, et d'autres villages ailleurs, sont les maillons vitaux de la chaîne de nos aficion.
Claude et jean-pierre darracq l'avaient compris. Ils les célébrèrent en leur temps.
qu'un simple hommage leur soit rendu en faisant de cette nouvelle édition un éclat de réussite à enchasser dans nos mémoires.

voilà, il y a donc déjà 24 ans, les insectes de l'aficon nous couraient encore dans les jambes à l'approche de la courbure des fahrenheit, parce qu'au confins de la chalosse il y avait une poignée de passionés qui prétendait que la saison des taureaux ne devait connaître ni équinoxe et ni solstice.
Franchement, qui se plaindraient de ces fourmis-là ?

-Bueno, ciego, eso de las hormigas...no sé. Pues, cantame algo , un tanguillo de cai para calentar las manos y que se vayan las hormigas.

-No, no...no me viene nada de flamenkito. Pero te diré algo jondo. Aunque no sea de soniquete.escucha :

“Est-ce que quelque chose a changé?
Couchons-nous sur les fourmis rouges
Pour voir si l'amour est resté
Et voir si l'un de nous deux bouge,
Couchés sur les fourmis rouges.”

( michel jonasz / les fourmis rouges / 1981 )
l'affiche de l'année dernière. signée mathieu sodore

samedi 25 octobre 2008

Fourmis (I)


dans cette affiche , tout est dans les détails. pour en savoir plus, rendez-vous plus bas .

le dilemme n'est pas simple. au mois de novembre qui s'annonce, deux manifestations concomitantes donnent au ciego l'agréable sensation du picotis des dernières fourmis automnales d'une aficion dont la sève aurait tendance à s'engourdir.
pour ne pas avoir à tergiverser longtemps, choisissons le critère chronologique pour servir la première rasade.

le festival " mira ! " , dit du sud extrème !!! ( ils ont "quitté" l'étiquette "insolent" des programmes. c'est déjà mieux ), revient sur bordeaux et la cub pour sa deuxième édition , suite au succès de l'esquisse initiale il y a deux ans ( pourquoi ? parce qu'il y a alternance avec la scène toulousaine, tout simplement ).
la création contemporaine ibérique sous ses formes musicales , plastiques, théâtrales... y a droit de cité. en cliquant sur le lien on a toutes les infos dont on nécessite.
la partie qui aborde le flamenco donne à voir cette année le spectacle d'andres marin, la venue de buika, la rencontre d'aurélien bory et de stéphanie fuster,la présentation de tito el frances et le retour d'israël galvan, qui fut la découverte, le choc même, pour le grand public du premier festival.
allez, on met le nez dans le verre et on dissèque les arômes...



andres marin calera ses zapateados dans "el cielo de tu boca". l'originalité vient de sa collaboration avec llorenç barber. le sieur barber étant clochologue. certains diront avec malice que 'il ne doit pas chômer par les temps qui courent et que cette spécialité est un créneau d'avenir. perfides ! le type est vraiment sur scène entouré d'une batterie de campanas de métal qui participent à la mise en place d'une chorégraphie où résonnent les équilibres de l'académisme et les ruptures de la tradition interrogée.
donc, dans ce ciel sévillan (andres est fils d' andres , bailaor géniteur de renom, et d'isabel vargas, cantaora )il y aura une bouche de bronze et un corps de jonc. manque la gorge, la matrice vitale du flamenco originel. elle sera présente sous trois formes : celle de segundo falcon ( familia de los janega ), jose valencia ( dans son arbre généalogique traînent paco la luz et manuel de paula, jerez et lebrija. caray ! )et enrique soto ( familia de los sordera ). et puis la guitarre de salva gutierrez et les palmas d'antonio coronel.
voilà pour la forme. la silhouette est belle. les contours ont de la charpente. pour le fond, il faut attendre mercredi 12 novembre.



"Il dansait,seul. Ce n’est pas qu’il s’avançait devant d’autres moins virtuoses que lui pour faire un solo, non. Ce n’est pas simplement qu’il évoluait sans partenaires de danse.
Il semblait, plutôt, danser avec sa solitude, comme si elle lui était, fondamentalement, une « solitude partenaire », c’est-à-dire une solitude complexe toute peuplée d’images, de rêves, de fantômes, de mémoire 12. Et, donc, il
dansait ses solitudes, créant par là une multiplicité d’un genre nouveau."
c'est ainsi que georges didi-huberman vit apparaître israël galvan pour la première fois sur la scène du théâtre de la maestranza.il en a tiré un essai ( "le danseur des solitudes"/éd. de minuit ),magistral, où cet historien de l'art ( spécialiste d'esthétique ), philosophe enseignant à l'ehess, tente de traduire la fascination devant l'intensité d'un danseur se jouant lui -même des codes et des standards pour mieux aller gratter,fouiller, fouailler la mémoire et rendre hommage aux racines de son langage artistique ( il y a une jubilation profonde, jonda, que veut faire partager galvan sur scène, lui qui fut élevé dans l'extrème dureté de l'école la plus impitoyable, celle de son père, pepe galvan ).
longtemps regardé comme une bête curieuse, dédaigné par les obtus, israel a continué à chercher et à avancer vers l'exposition de ses désaccords intimes pour revigorer aujourd'hui toute la scène flamenca. une des preuves les plus flagrantes des sincérités réciproques qui animent cet artiste et les flamencos plus "traditionnels", c'est qu'il est entouré pour ses derniers spectacles ( "arena", "la edad de oro" et "este estado de cosas" ) de cantaores tels que diego carrasco, fernando terremoto hijo ou miguel poveda. il faut avoir vu diego cantar a israel por bulerias et israel lui donnant le meilleur de son baile pour balayer tous les derniers propos un peu offusqués des gardiens de l'évolution. mas puro no se puede.



je ne dirai mot sur bory et fuster. c'est l'inconnu. ça m'aiguillonne, alors j'irai voir et entre deux ronda de vino, je narrerai.
quant à tito el frances, patricio mi arma, il sera lundi soir dans falseta sur radio campus pour un mano a mano que nous espérons stimulant. sachez simplement que sa "performance" s'intitule "flamenco et jambon" ( d'où l'afiche ). ça ne vous met pas la couenne à la bouche ?
reste le cas buika.



ses albums , sa voix, sa beauté, sa présence en font l'égérie d'un flamenco frotté aux univers musicaux du jazz, de la cancion, de la musique métisse. c'est souvent harmonieux et superbe. d'une grande dignité. d'un savoir-faire de brio. ça reste en dedans si on pense aux rajos, aux morsures, aux échos veinés de la mine des béatitudes et des plaintes flamencas. c'est pourtant magnifique. le problème c'est que ça le reste. peut-être évoluera-t-elle vers une approche de palos plus délicats. certainement, car sa voix a des atouts et son parcours cherche ces incarnations difficiles.



bon , vale ciego, vale, mais c'est quoi le concomitant, ciego ?
c'est la semaine taurino -culturelle de la peña jeune aficion de saint-sever.
ah ? qu'est-ce qu...
quieto. me tomo un sorbo y veremos despues. que ahora :

"apporte-moi ce rubis dans un verre de cristal ;
ce compagnon, ce familier parmi les libres,
puisque tu sais que ce monde de poussière
n’est qu’un souffle qui passe… apporte moi-du vin"


(omar khayyam)

mardi 21 octobre 2008

L' homme exalté


le pantalon pincé et la chemise blanche qui bouffe ne longiligne pas forcément la silhouette...
mais le personnage qui virevolte au milieu de ce jardin affronte l'ombre qui se dresse devant lui avec crânerie et prestance.
dans les tressauts noirs et blancs d'une caméra super 8 un homme tend un foulard ornementé aux liesses du vent et tente d'esquisser quelques passes à un taureau de cour de récré.
parfois il y a résurgence d'une tauromachie de mouvements, de recours et de prouesses comme sur les vieux films où l'on voit joselito el gallo.
avant ces instants volés, il y a eu un paseo ouvert par un homme, dont le corps est cintré dans une nappe ou une couverture, suivi d'un cortège de femmes et de bambins , drôles et heureux d'imiter le trot allègre des chevaux du train d'arrastre.
le torero au foulard, qui va ensuite provoquer son adversaire imaginaire, ferme le ban , une baguette à la main, jouant plutôt là le rôle du monosabio de fortune. cette courte et frêle baguette se fera ensuite,un peu,estaquillador, puis son bois sera investi des qualités supposées du meilleur acier tolédan pour une estocade donné à corps perdu mais hors des canons de l'art de cuchares.
on croit apercevoir, dans un plan surexposé de quelques secondes , que des récompenses (faux chapeaux, cigares de pacotille ? ) tombent de gradins imaginaires...
fin de la bobine.
cet homme, c'est albert camus.
nous sommes dans les années 50 en algérie. parmi les enfants, sa fille catherine. le personnage qui ouvre la pantomime est certainement un ami de cette époque.
ce qui est poignant, c'est la voix de l'écrivain qu'on entend en impression sonore sur les images et qui distille un discours à l'ironie et à l'amertume humaniste en commençant par ces mots : "le bonheur est une activité originale".
ces quelques minutes exceptionnelles ouvrent le documentaire consacré à camus par jean daniel et joël calmettes dans la série "un siècle d'écrivains" ( première diffusion 1999 france 2).
javier figuero rappelle avec bonheur cette scène d'archive personnelle quand , dans son essai "camus ou l'espagne exaltée" , il relate la première de la pièce de picasso ("le désir attrapé par la queue") donnée le 19 mars 1944 chez louise et michel leiris.
albert camus y assiste, avec pléiade de beau monde -intellectuels , artistes ou acteurs - réunie autour du peintre pour une de ces soirées où les topiques de l'espagnolisme, comme le souligne figuero , n'étaient pas absents, comme à chaque fois que quelque chose se faisait en présence de l'irradiant "pablo de malaga" .
une photo de brassaï immortalisant les amis du "désir attrapé..." en juin 44 dans l'atelier du peintre (on reconnaît debout, de gauche à droite : Jacques Lacan, Cécile Eluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris ,Zanie Aubier, Picasso, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir puis assis : Sartre, Albert Camus, Michel Leiris, Jean Aubier et Kazbek, le berger afghan de Picasso)

leiris , l'auteur de "l'âge d'homme" qui voulait introduire "ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau dans une oeuvre littéraire", allait pouvoir compter sur camus, mais aussi char ou jean paulhan, pour devenir dans son cercle d'intimes un de ceux qui resteront marqués par cette fascination du rituel des corridas.
plus loin dans son ouvrage, l'auteur cite emmanuel robles qui, lorsqu'il connut camus, affirmait "qu'il avait ce regard des hommes de l'arène habitués à vivre en constante familiarité avec la mort".
à un autre endroit du texte, javier figuero parle du bref séjour que camus effectua sur la seule terre espagnole, insulaire cependant, qu'il foulera de sa vie , en l'occurrence les baléares (il en tirera "amour de vivre" qui fait partie de "l'envers et l'endroit" , son premier livre). "l'envers et l'endroit" en folio...tiens, avec en couverture un détail de claude vialat, plasticien aficionado

là encore, il cède la parole à emmanuel robles pour rapprocher ces souvenirs de la fréquentation qu'ils eurent à alger d'un bar de la casbah , "chez coco", où maraudait une faune cosmopolite , étrange, fascinante et sensuelle. parmi les habitués il y avait des danseuses et des chanteurs de cante jondo qui donnaient à camus la chair nécessaire pour mieux comprendre lorca, "les gitans et leurs gitaneries" comme le confia une nuit camus à son "frère de soleil".

on croise au fil des pages toutes les forces de résistance intelligente et intelligible de ces années passionnantes de l'après-guerre. l'espagne , cette patrie intérieure, ne le quittera pas non plus au coeur de son amour partagé avec maria casares.
affiche de "de sable et de sang" de jeanne labrune, film où maria casares joua un de ses derniers rôles. dernier lien ténu entre camus et le théâtre des arènes.


politiquement, ses liens avec solidaridad obrera, la CNT, les libertaires ou les républicains de toute obédience en exil, seront extrèmement forts. quand on pense qu'une partie de la gauche radicale en arriva dans les années 70/80 à conchier le nom d'albert camus , sous prétexte de colonialisme soi-disant mal digéré (lui, le pauvre parmi les humbles,l'anti-bourgeois par excellence, la modestie et l'orgueil de ses origines prolétaires exaltés en personne !)c'est, aujourd'hui, à la lecture des hommages qui lui furent rendus à sa mort par toutes les confédérations anarchistes et ouvrières pour son soutien indéfectible, véritablement engagé et désintéressé envers les combattants et les réfugiés de l'espagne des vaincus, véritablement sidérant !


cet essai, publié aux éditions autres temps, tente d'analyser la part de sève ibérique qui irrigue l'oeuvre du nobel algérois, cette part léguée par cette mère analphabète, frustre mais aimée, donc sublimée dans la patrie maternelle mais surtout dans les hommes qui l'habitent et l'histoire qui la façonne.
d'ailleurs, cette entame célèbrissime, au tempo de marée d'équinoxe incomparable , " aujourd'hui maman est morte. ou peut-être hier je ne sais pas" , résonne comme un écho à l'indifférence dont meurt l'espagne au bout de cette europe qui la laisse souffrir et s'étioler sous le joug du franquisme.
ce sont ces deux mères , celle du sang des sintés et celle de la terre qui palpitait dans son ascendance, que camus, lui et pratiquement lui seul au milieu du microcosme intello du paris des 30 glorieuses, ne lâchera , tout au long des années de dictature noire ou après les somations intimées à la suite de l'attribution du prix nobel, qu'une fois l'absurde croisé une dernière fois au bord de sa route, un matin de janvier 1960.

nb : la photo d'en-tête est bien sûr d'henri cartier-bresson.