xavier klein , dans sa
brega, a ouvert une série de post ("histoires de piques") qui permettront de balayer l'histoire du « palo », ce morceau de bois issu de l'arbre protecteur auquel nous sommes tant redevables pour l'intégrité et la perennité de la tribu.
bizarre ? non, car au bout ce de développement historique et symbolique il y a son souci de montrer l'importance du premier tiers et les dangers de sa dégénérescence . Si l'homme a dès le départ affronté le taureau à l'aide d'une lance il faut en connaître les raisons épistémologiques à l'heure où cette phase du combat se dilue dans le non-sens. En effet, quel sens garder à une rencontre qualifiée de « symbolique » quand justement tout le symbole a disparu ou plus exactement ne revêt plus qu' une importance anecdotique, vite déclinée , avec de moins en moins de respect pour certains canons de son exécution aux yeux des officiants (j'inclus dans cette catégorie ceux qui acceptent de « s'encercler « dans une arène, c'est à dire le public, élément permanent ternaire du drame).
bien sûr, quand on se « coltine » (avec délectation )quelque chose de cet acabit, les portes de la réflexion s'ouvrent alors sous les coups de rafale de la pensée rhizomique.
Pour moi, immédiatement, le bâton c'est c'est celui de la marche en montagne.
peut-être le makila.
Ou encore le « baston de mando » des amérindiens ou des patriarches gitans.
Et puis surtout, les”palos”, ce sont les styles qu'on retrouve dans l'arborescence du cante.
arbol del cante. à chaque ramure un "palo".
Et enfin, c'est celui où serge pey écrit des poèmes.
Voici ce qu'en dit yves le petispon sur le site d'emmanuel riboulet-deyris
"l'astrée » :
« Serge Pey emploie des bâtons. Il y inscrit ses poèmes avec de l'encre noire et de l'encre rouge. Il y marque des figures . Il y trace des rythmes.
Ces bâtons sont de longs piquets de bois qu'il polit, puis qu'il peint.
Il les tient dans les mains quand il dit ses poèmes. Il les lit. Il danse avec eux. Ce sont ses armes, ses compagnons, ses âmes.
Voilà trente ans que Serge Pey emploie des bâtons. Il en fait des fagots. Il en pend à des murs, à des portes. Il les installe. Il les dispose sur des sols, dans des pièces, autour des arbres, ou des pierres. Il tient le monde face à lui, à bout de bâton. Il le contacte par le bâton. Il s'y enfonce à coups de bâton. Il rythme sa marche en lui par le bâton. Il l'exorcise et le captive par le bâton.
Ses bâtons lui viennent des chamans, des rêves, des mythes, des sourciers, des bergers, des enfants.
Ils sont le lyrique trait.
Je les aime d'autant plus que je faisais des bâtons, étant gosse, pour des combats. Le plus gros était un totem peint au minium...
Quand je tiens un bâton de Serge Pey, j'ai en main l'amitié, le rite, le souvenir, le bâton de berger qui m'a effrayé, dans un grenier de mon grand-père, et qu'enlaçait un serpent sculpté.
Ces bâtons font mémoire. »

maintenant, si on creuse ce qui fait résonnance entre le comptoir d'ici et l'oeuvre de pey on trouve maintes raisons d'en faire un « oublié » des approches officielles des rédacteurs de la liste des auteurs estamplillés comme « compagnon de route » de nos aficions ( le ciego ne crache sur rien, il se contente de rétablir les marges de la liste, les dépliures de la doxa, les lambeaux de l'affiche ) .
pourtant, dans la bibliographie de serge pey on trouve ainsi directement des liens avec les taureaux et le flamenco.
tout démarre avec
« tauromagie/ Copla infinie pour les hommes-taureaux du dimanche » , pièce théâtrale écrite en 1995 et porté à la scène par
le cornet à dés sur une mise en scène de
jean-pierre armand.
C'est aussi la première aventure d'un texte de l'auteur avec des artistes importants du
mundillo flamenco de sa ville de toulouse.
La première version de “tauromagie” sera portée par le baile cathartique de
la morita, le chant de
mariano zamora,la musique de
salvador paterna, le capote de stéphane pons. Viendra se greffer par la suite la guitare de
kiko ruiz.
l'aventure sera noce et toujours fidélité entre lui, elle, eux.
stéphane pons et corinne "la morita". arte (muusho !) y aficion !
Mais de quoi s'agit-il ?
L'oeuvre s'engouffre dans l'histoire de la bailaora de toulouse
« la joselito », fille de réfugiés politiques et baptisée ainsi par le torero le plus célèbre de la dynastie des « gallos » parce qu' enfant, elle l'impressionna en dansant pour lui et que , partant de là, il lui offrit de porter son
apodo.
Quelque temps plus tard
jose gomez mourait sous la corne d'un taureau de la viuda de ortega. le nom de la bête,
« bailador », (danseur)permet à pey de créer une cosmognie où lui-même s'intègre, à travers la revendication de sa généalogie : ses parents lui ont transmis la mémoire de l'anarchisme expulsé de l'espagne franquiste à l'instar de ceux de la joselito.
Cette géné/analogie dont il est friand emporte le texte vers des sommets de souflle martelé.
Mais ce martélement est relié à la terre, instinctivement tellurique.
Ainsi de la joselito il dit qu'
"avec son zapatéado elle lisait la terre avec les pieds ».
il continue en psalmodiant
« nous avions une bouche / à chaque pied/qui nous appelaient à creuser/des zéros/où des yeux nous regardaient ».
mais ce n'est pas tout.
serge pey récidive en 2000 avec « les aiguiseurs de couteaux » (éditions des pollinaires). récidive, car la joselito est décédée deux ans plus tôt et pey entreprend, avec ce long poème, d'accompagner sa disparition d'un hommage posthume qui ne dit pas son nom, où il reprend la mythologie des hommes taureaux du dimanche.
“Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est lagartijo et frascuelo les deux danseurs de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est muchacho un taureau enterré dans le ventre de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est le 28 mai dans le ciel bleu de la terre
...
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
ce sont des marécages de cheveux dans la neige rouge de la terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
ce sont des gitans de cordoue de pure veste et de terre
Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas
c'est la corne sous-marine du taureau rouillé de la terre
... “
(extrait du chant des palmas dans « les aguiseurs de couteaux »)
serge pey n'a pas fait que simplement se frotter l'écriture à l'espagne.
Suite à cette publication, il cofonde une troupe ,en espagnol éponyme, « los afiladores ».
Sur scène il y a toujours zamora, mais cette fois-ci avec
juan jimena ou jose mena. Et l'auteur, of course, “bâtonnier” chamanique.
De cette équation de personnalités brûlantes naîtra aussi
“nous avons porté la montagne sur notre dos” dans un temps de scènes intenses, notamment à
la cave poésie toulousaine, haut lieu de la parole.
On s'y rassemble autour d'une roue de rémouleur, celle de l' oncle de pey, aiguiseur de lames du quartier de st cyprien.
Pey taille des fils dans la mémoire collective pour en mieux voir la trame invisible, celle qui a occulté tout un pan de la lutte et de l'exil des républicains d'espagne. il les amène à resurgir pour tisser des cordes qui relie ses bâtons entre eux.
aiguiser le poéme.
Plusieurs spectacles seront ainsi montés et montrés notamment à uzeste car l'auteur est de la famille affectivo/poémolitique de bernard lubat (de même qu'il est dans la parentèle de
beñat achiary et son erriko festibala ) .
"Méthode de guitare à José Mena
Si tu veux encore jouer pour elle
place ton chapeau
sur ta guitare
pour cacher tes mains
Tire des cordes
dans l ‘encadrement
d'une porte
et fais une guitare
de toute ta maison.
Jette tes mains
dans le puits de ta guitare
pour qu ‘elles rencontrent
leur double dans le jour
Fais remonter tes mains
du fond de ta guitare
puis défais les cordes
par l'intérieur de la caisse
et commence seulement à jouer
sur tes propres mains."
(in « les aiguiseurs de couteaux » ibid)
à l'époque des aiguiseurs.
Aujourd'hui le groupe est dispersé, les chemins où poussent des bâtons perdurent vers d'autres constellations mais sans rien perdre de leurs azimuths.
Il reste la vitalité de la scène flamenca toulousaine.
Il reste la cavepo de
rené gouzenne où heureusement los toros n'ont toujours pas la couleur des infamies du prosaïquement correct.
Il reste les poèmes/actions de serge pey.
Il reste ce compas de voûte plantaire qu'il enfonce dans la bouche de celui qui l'écoute.
Il reste ce limon du delta du taureau et des hommes qui dansent sa mort et que le poète sait fouiller. Il en enduit chacun de ses mots. enfin il les enflamme.
nb1 : une bio de
pey.
nb2 : dans le lien sur gouzenne on trouvera un beau texte d'isabelle soler qui ne doit pas être oubliée comme acteur important de la scène de la danse toulousaine. son frère perdro , guitariste, accompagna la joselito entourée de pepe de la matrona et el niño de almaden dans le classique " les riches heures du flamenco".
nb3 : un lien vers une vidéo de tv oc où on voit serge pey en action devait figurer ici. ce soir ça ne marche pas. demain...si je m'emmêle pas les bâtons.
nb4 : le titre est extrait d'un texte de serge pey.