mercredi 11 mars 2009

Une énéide et une odyssée


Une fois le seuil franchi, ma truffe de setter irlandais des comptoirs a flairé que je ne mettrai pas ici les coudes sur le zinc, ou le bois verni.
j'ai senti que ma place était là, pas loin des gonds de la porte ouverte sur les quais et le grincement des tramways.
pas plus loin, pas plus près.
un ronron ,un écho me disait que je n'étais pas chez moi. enfin, sur mes terres. celles du bistro de la vie. de l'aficion gouaillante.
il y flottait aussi un air saturé du tiède des chemises impeccablement repassées et qui me semblait par trop respirable. léger, papillonant. mais fermé.
j'ai eu comme un refoulé de la lutte des classes.
mais j'étais bien ,serein, attentif. pour mieux me concentrer sur la parole d'alain et de françois garcia.

je dis « alain » alors qu'hier je disais montcouquiol, nimeño, monsieur.
parce que ce qu'il a dit au grand café castan de bordeaux me l'a si soudainement rapproché, que je ne peux plus faire comme si je ne l'avais pas croisé, même en silence.
en fait je dis « alain » à ses mots, à sa présence l'autre soir, à son histoire, à son regard et à sa belle façon de se lever pour nous parler alors que les autres restaient assis.
et surtout à sa main qui tenait le micro au milieu du « palo » et à son corps qui dit qu'il va mieux, bien même pourrait-on dire, mais qui traduit tout ce temps d'errance où la catastrophe d'arles l'avait mené. chacun de ses traits a souffert, souffre encore, mais il y a des yeux et des sons qui nous confient qu'on est devant un être sauvé.

« recouvre-le de lumière » et « le sens de la marche » tracent le portrait de types qui sont des hommes : son frère , le moyeu de tout cela , lui , les autres toreros , les multiples rencontres qu'ils ont été amenés à faire ... et ces deux ouvrages offrent à la littérature un véritable auteur. pas écrivain. auteur.
à vrai dire,ces catharsis vont au-delà de l'os.
elles offrent la moëlle d'une vie.
le père, christian puis alain, semblent un même personnage.
ce dernier ne raconte pas grand-chose du premier parce qu'il a disparu trop tôt pour pouvoir en brosser un portrait fini ou tout du moins des contours assez précis, mais on sent, j'ai senti, un écheveau.
malheureusement il se déroule sous la tutelle de la mort.
rapide, brutale, incompréhensible, innaceptable. et c'est tout le combat pour être en accord avec ce « tragique » qui rend les choses difficiles et le visage d'alain serré de plis, qu'on imagine des strates de douleurs.
pourtant, c'est d'avoir côtoyé cette mort que se transporte jusqu'à nous, grâce à la tauromachie , cette chaîne humaine si vraie et si forte.
c'est dans les clameurs de la foule du seul spectacle occidental où « le laid , le beau, le courage, la peur, le mensonge, la vérité... » - comme il l'a dit lui-même lundi soir- vous sautent à la figure, vous empoignent les tripes, que s'ouvre à nouveau la bouche de l'enfant qui se censure devant la violence du destin et qui catalyse cette scène primitive où la fin de l'animal n'est pas symbolisée mais ritualisée puis actée.
pas par abattage.
mais par la mort après le combat, le mystère , la force , l'artifice, la science, la transmission, le sacrifice où le destin transperce aussi parfois la vie des officiants.

c'est simple , pour moi, en revenant après avoir repassé le chambranle où je laissais en arrière les applaudisseents feutrés d'un public à l'attention lubrifiée comme un barbour, je pensais que j'avais la « chance » de vivre la construction d'une mythologie.
qu'on pourrait parler des nimeños comme dans une nouvelle énéide.

Aidé par la présence de jean-michel mariou, le contact avec l'univers plus « chevaleresque » de françois garcia s'est bien déroulé.
le moment que narre paco lorca, son héros dans « bleu ciel et or , cravate noire », est concommitent à l'explosion des premiers toreros français de l'après mai 68, dira-t-on.
Il y a donc une proximité d'époque et de gens cotôyés. un rapprochement des batailles où prouver son aficion, c'est d'abord faire montre aux autres de son incongruité sociale ( une ascendance auvergnate là, un milieu bourgeois ici pour le bordelais ) historique et politique (franco c'est l'espagne et l'espagne c'est franco, c'est l 'époque des rebellions étudiantes, des derniers garrots, des répressions contre les ouvriers et de la réprobation internationale culminante ). mais c'est aussi les frontières qui s'ouvrent, les routes qui s'améliorent, les mentalités qui bougent.
le roman de françois garcia est très , très inspiré de sa propre expérience de torero français et certainement aussi de celle des autres de sa génération et des « figures » qui l'ont accompagnée.
grâce à un système de cryptage délicat mais facile à décoder pour qui connait un peu son histoire de la tauromachie contemporaine, il s'affuble d'un alias , paco lorca donc , et travesti aussi les patronymes des autres ( el tio pepe, devenu el tio fino, critique taurin bordelais pas décrit sous son meilleur jour d'ailleurs ).
il avance ainsi dans son récit d'une expérience des apprentissages et de la solitude.
car ce qui frappe, c'est justement cela : paco lorca est confronté à cette initiation de l'être qui se construit au milieu du monde mais qui se fabrique son propre èthos, son tempérament, confronté à la profusion des sentiments amoureux, des étayages amicaux, de la bassesse du genre humain, du dédain des intellectuels, des coups du taureau, des ires du public...
cette solitude est excellement décrite dans le passage où , s'essayant à devenir revendeur pour gagner trois picaillons, lorca-garcia se retrouve à la merci de la frange interlope de ce monde qu'il veut vaincre et convaincre ( le mundillo taurino ) et qu'après péripéties il trompe, en s'appuyant sur l'aide bien involontaire d'un aficionado humble, andalou, currista jusquà la transe et avec qui il passe tout une corrida à saint-sébastien où le pharaon de camas « déchire les bandelettes » (je crois que l'expression est de georges dubos ).
cette rencontre fortuite est gorgée d'une grande humanité.
même ses compagnons de combat et de galères, ses proches , ses amis parmi les toreros apprentis ne peuvent accéder à cette rémission du bonheur d'être ensemble.
il y a une entraide formidable, un compagnonnage fabuleux ( « compañerismo » ) mais les taureaux , l'espagne durement réelle ( pas celle qu'on aperçoit dns la fumée des bars étudiants bordelais où on s'agite dans les soutiens aux peuples dominés ) sont des murs trop hauts et trop exigeants pour laisser tomber les poings.
il y aussi la faune du bar où il traîne quand il rentre à bordeaux, cet apoderado fantoche, réfugié politique, un oublié de l'histoire décrit avec tendresse acerbe, où cette mamie médocaine à qui il offre une encyclopédie qu'il est censé lui vendre.
c'est drôle et ça trucule parfois, souvent.
chaque personnage autour duquel l'auteur s'attarde peu ou plus longtemps a une chair qu'on goûte vraiment.
en cela garcia a réussi son livre.
rien de surplombant ou d'aigri dans sa relation. C'est une formidable traversée humaine tout d'abord. réussie par le prisme de l'écriture pour mieux relater l'échec qui donne du rehaut au cadre d'une vie qui s'amorce.
et puis , pour finir, il a trouvé une langue qui fonctionne à merveille avec l'enchâssement des dialogues par collage direct, non ponctué, dans le récit, par le passage -très « trip » ciné en V.O.- du français à l'espagnol, une verve véritable en fait.

autant la lecture du « sens de la marche » se fait comme le chemin de machado vers collioure - chaque mot est un caillou où les émotions trébuchent, où il faut déglutir et penser au pas suivant ( il a cité sartre de manière soudainement plus qu'approprié, j'avais oublié cette « esquisse de la théorie des émotions », mais ce fut la meilleure explication de texte donnée « une émotion c'est une intuition de l'absolu « ! )- autant la lecture de « bleu ciel... » est à la portée de tout ogre bibliophage même fatigué, car il se dévore de bout en bout.
Voilà.

puisqu'on parle de livres, de taureaux et de l'histoire des toreros français , en voilà un cher à mon coeur, un olivier, le deck, qui, à l'instar de cette génération d' homonymes ( « tocayos » en espagnol, ça sonne bien je trouve, mieux même, non ? ) que sont les baratchart, mageste ou martin , parti un peu plus tard que alain et christian montcouquiol ou françois garcia entre les encinas du campo charro, les villages de mala muerte, les premières écoles taurines et la calle de la cruz à madrid se fourrer dans la forge du toreo.
il en a ramené une poétique picturale, musicale et aujourd'hui verbale qui sera à l'honneur vendredi 13 mars à orthez pour un mano a mano avec andré velter ( « poésie sur parole » sur france-culture, « l'arbre-seul », les sonnets à chantal mauduit ...) , haute figure de l'écriture contemporaine et aficionado a los toros ( il était au mois d'août cet été au puerto pour la confrontation avortée morante/jose tomas, il vient de publier « tant de soleil dans le sang » qui aborde los toros comme qui n' a pas oublié de regarder le rond des arènes avec la force amoureuse ).

je joins- la présentation de l'acontecimiento.
va por ellos.

10 commentaires:

el chulo a dit…

magnifique article, ludo.
je n'ai pas lu le garcia, je le ferai.
olivier je le connais un peu.montcouquiol, je l'ai lu, bien sûr dirais je. lisant ses livres j'ai le souvenir de sa tete au dessus du burladero, telle un ludion éperdu pendant que son frère toréait.
il me semble qu'il surmonte une forme de culpabilité. lui reste bien sûr la douleur du syndrome du membre amputé.
je me prenais à espérer qu'un jour il livrerait ses carnets ou en ferait un livre. ce qui revient au même.
olivier parle plus de l'envers des choses, peut être par pudeur. je ne sais pas bien.
parlant de toros, il parle plus de la trace que laissent les rêves brisés, mais aussi de cette rémanence de la lumière qui s'éteint.
comme si la parole, ou la musique ou l'art en général que comptaient que par leurs silences.
comme si, la trace éternellement déposée sur le sable,légère et mollement écumante du ressac suffisait à mieux dire les abîmes et les tumultes de l'océan.

Anonyme a dit…

magnifique article, en effet. le commentaire est á la hauteur, magnifique, tout simplement.

bruno a dit…

les bouquins bof ,les romans baf,
les filles bof ,les potes si
Olivier deck rayonnnant!!!!!

El Coronel a dit…

Pues en esta ocasion particularmente, lamento mucho más no saber entender el idioma frances.
¡Lo que se pierde uno por no estudiar!
Salud

ludo a dit…

chulo,
dis donc ta plume est sacrément inspirée. sigue, sigue...
anonyme,
merci. dommage de ne pouvoir mettre une âme au nyme. au plaisir.
bruno,
je crois qu'il faudra publier un jour certain la quintessence de tes commentaires ici et ailleurs. pim pam poum. serré. touché. impeccable. je t'abraze, compañero.
mi coronel,
hay una traducion del primer libro de alain montcouquiol "recouvre-le de lumières" bajo el titulo de "Cúbrelo de luces" ( traduction de Wenceslao Carlos Lozano/ ed.Zoela). le recomiendo su lectura. un abrazo .

ludo

El Coronel a dit…

Ludo, gracias por la información, intentaré su lectura.
Salud

La condesa de Estraza a dit…

Te saludo, querido amigo Ludo.
Vuelvo al redil de la barra y te e3ncuentro muy bien acompañado y con la reunión muy animada.
Estuve lejos unos días, pero regreso encantada a tu chambao y me refresco con tu compañía y con la de los demás invitados en tu remanso de paz franchute.

La condesa de Estraza

El Coronel a dit…

Bienvenida Condesa, aqui estamos en la barra de Ludo, tomando nuestro gin-tonic y comentando de Nimeño II. Bueno los que dominan la lenngua de Dumas y yo hay estoy intentando enterarme de algo, pero..........
Ludo, ya tengo encargado el libro recomendado y hablaremos.
Salud

ludo a dit…

hola señora condesa ,
bien acompañado , si, y aun mas cuando vd se asoma tambien a la barra nuestra.tengo interes en saber lo que opinaba de nimeño II cuando le vio torear en las ventas .
un saludo con cariño y nos vemos en su depezon que recomiendo a todos que pasan por aqui.
mi coronel,
cierto que le va a encantar el libro.
un abrazo.

ludo

Popelina a dit…

pour l'âme (lame), pope-lina. a bientôt.