dimanche 17 mai 2009

Don manuel


dans le livre « saga maure » édité chez marval et sorti en 1995 , la photographe martine voyeux avait eu , parce que ses images avaient suscité son enthousiasme, la chance d’être accompagnée par un texte inédit de manuel vasquez montalban. L’écrivain barcelonais y narrait sa relation au sud. Avec talent, dérision , poésie et sens politique exacerbé.
fils d’émigrés andalous, vasquez montalban a popularisé la figure du détective pepe carvalho, héros décalé et scrutateur acerbe de la société espagnole celle de la pleine effervescence post-franquiste démocratique puis du même peuple mais mystifié par la modernité suite à des éblouissements fiévreux , médiatiques et de perlinpinpin dont l’acmé fut certainement l’expo de séville et les jeux olympiques organisés dans la ville portuaire. Autant barcelone sut tirer les marrons du feu, autant séville…
le poème, l’essai, le roman, le journalisme jalonnent aussi la carrière de l’auteur du manifeste subnormal dont on ne se réclame plus guère alors qu’on devrait s’en faire une obligation.

mais c’est à travers son alias carvalho que montalban, en faisant évoluer les codes du genre polar, a réussi à trouver un crible exceptionnel pour affronter le réel et donner sa vision politique de la société, celui d’un privé jouisseur, gastronome et grand brûleur de livres. Car s’ils sont apparemment essentiels dans son parcours, les livres , et leurs auteurs, retournent à leur condition d’objet ou de mortels à travers cette destruction de l’intime (carvalho ne brûle que les livres de son –immense- bibliothèque ) permettant de faire prendre une belle flambée au regard des désillusions qu’apportent les explorations de l’âme humaine et des rouages de sa soif de lucre et de pouvoir, de ses névroses et de ses bassesses dans un processus de démantèlement des cloaques de la transition devant beaucoup à une lecture marxiste du monde mais poétique , drôle et sentimentale , sans duperie et avec énormément de méfiance , voire de défiance envers les tenants de la parole des exégètes et des gardiens des temples de la vérité tissée autour de l’auteur du « capital ».
un seul arrêtera son geste alors qu’il avait décidé une nouvelle fois d’expurger sa bibliothèque pour allumer sa cheminée : « poeta en Nueva York » de lorca (dans « la solitude du manager » ). devant les vers du poète martyr qu’il a trouvé en ouvrant le livre, il ne peut s’empêcher de penser qu’en enflammant cela il fusille une deuxième fois federico. il repose alors le livre sur son rayonnage.
en fait il remettra son projet de réduire en cendres « l’insupportable garcialorquismo national et international » (dixit l’auteur) à un peu plus tard, lors de « hors-jeu » sorti en 1988.
on voit à travers cet épisode toute l’ambiguïté de l’auteur vis à vis du sud et de ses topiques.
Dans cette « Saga Maure » il donne une version mélancolique et assez engagée de sa relation avec ce point cardinal. La nouvelle s’appelle « clara veut faire un voyage dans le sud ».
Sans ambages , montalban parle à la première personne. Mais tourne ces propos comme s’ils étaient vécus par un autre. Pourtant c’est évident : ses parents émigrés -notamment sa mère andalouse « sudiste » de murcie - et vaincus de la tragédie de 36, sa fonction d’écrivain et de conférencier, sa belle famille et ses amis intellectuels, bref son milieu socio-culturel « nordiste », c’est un autoportrait. Ce milieu c’est le milieu qui laisse dire celui ou celle qui débite :
« le sud m’enchante. La philosophie de la vie qu’ont ces gens-là. bien sûr on doit les subventionner, mais ils sont comme l’élément fondamental de l’éco-système d’un peuple ».
lui-même ne trouve rien à redire quand on le disculpe : « oui, ses parents ont du sud, mais lui est né ici ».
il laisse dire parce qu’à un certain moment de sa « croissance économique » il a « perdu ses racines ».
tout commence par de vieilles photos. des cousins, des oncles, des amis sur un album que lui a laissé sa mère. VM écrit : « les hôtes des photographies me semblaient les messagers de ces terres dont ma mère me parlait plus comme si elles formaient la matière de ses songes qu’une réalité cernable ».
la mort de sa mère, la prémonition de la sienne au travers de ces clichés, verront la transmission de ces vies s’éteindre avec lui car il est incapable d’en parler à ses descendants, ses enfants issus du mépris « linguistique et économique des nordistes » . tout cela est dit sans acrimonie. montalban rappelle qu’il a d’ailleurs, « les pieds entravés par l’irrésolution d’une conscience qu’irrite le racisme économique et ethnique du nord, aussi bien que par le fatalisme auto –complaisant des gens du sud posant devant des miroirs truqués qui reflètent leur image de monopoliste de l’instinct du bonheur » .
il n’est pas tendre avec les parents plus ou moins lointains qui montaient à barcelone depuis là-bas en bas , profitaient de l’hospitalité que seuls les démunis savent offrir en se serrant coudes, fesses et estomacs et qui ensuite se dépêchaient de faire constater les progrès de leur promotion, l’assimilation des nouvelles coutumes assumées et commençaient ensuite à espacer leurs visites. Le narrateur ,quand ses souvenirs d’enfant frustré remontent à la surface, les appelle les « envahisseurs ».
aujourd’hui, détaché de ces parents qui avaient fui les « faims du sud » il pense avoir « payé » toutes ses « dettes » et « enterré « tous ses « morts ».
alors ce sud, aujourd’hui, il le survole quand il y part donner des conférences. il le voit juste changer.
sa femme, clara donc, l’a accompagné (ou plutôt c’est lui qui a joué le rôle de figurant dans un road-movie sociologique ) une fois en voyage juste après leurs noces pour jeter un œil libérateur et émancipateur sur ces populations de vaincus « attendant leur frantz fanon ».
mais lui se raccroche plutôt à un premier retour vers la terre natale de ses parents qu’il fit adolescent, le seul qu’il entreprit « avec cette ouverture voyageuse que réclame bowles pour distinguer le voyageur du touriste ». et c’est ainsi que quarante ans plus tard, ce couple un peu usé se retrouve sur un nouveau départ pour le sud.
clara l’organise « en revenant à la maison avec un sac rempli de disques de musiques …de guides culturels…une carte où elle dessine des itinéraires à mi-chemin du nécessaire et du possible » . lui, le désire « secret, intime, quête de la résurrection d’instants vécus » . on sent que ça ne marchera pas. On en reste d ‘ailleurs là, sur les préparatifs et les souvenirs liés à des vers de T.S. eliot :
« lire jusqu’à la nuit tombée et en hiver
Partir en voyage vers le sud »

c’est en ouvrant de nouveau ce livre où les photos sont d’un noir et blanc religieux que j’ai redécouvert ce que ma mémoire avait oublié : montalban, en s’approchant de ce territoire où sur « le sable brûlent les blancs camélias » parle de cante et de taureaux. certainement une des rares fois dans son œuvre (qu’en pensait-il réellement ? ) même si il avait une prédilection pour la copla et ses icônes (il utilisera même un titre et toute une intrigue d’un de ses polars pepecarvalhesque en hommage au fameux « tatuaje » et publia une anthologie autour du thème ).
tout d’abord il fait dire à sa mère que :
« le cousin pepe dansait le fox trot, sous la tonnelle, pendant les nuits de verbena et il chantait des soleares aussi bien qu’un cantaor professionnel ».
plus loin, dans une anecdote finale où il revient sur les terres natales après avoir loué une voiture suite à une énième virée de promotion dans une grande ville de ce sud devenu post-moderne à son tour, pour simplement respirer les atmosphères des « meilleurs étés de sa mère : le kiosque où elle dansait, la plaza de toros où l’on projetait en plein air des films de Greta Garbo… ».

là, il prend en stop un vieil homme qui l’appelle « don manuel ».
montalban le laisse croire à sa méprise tout en se disant que le réalisme magique a droit de cité au sud des suds. le grand-père lui confie ainsi que son petit fils , avec l’aide de l’assurance chômage et de quelques petits boulots, veut s’acheter un véhicule . pourquoi ? je laisse la parole et le mot de la fin à cet être chenu du sud, celui des mers , des déserts - comme dans un flash apparaît alors paco rabal dans le film d’alain tanner « l’homme qui a perdu son ombre » - et des utopies :

« seulement il a besoin de cette voiture pour aller dans la capeas, parce que mon petit-fils veut être torero. Il s’est mis avec un cousin qui veut être banderillero et avec deux petits arabes qui veulent aussi devenir toreros. Il y en a même un qui a déjà toréé une novillada. Il s’appelle chiquito de agadir. Vous avez entendu parler de lui, don manuel ? » .


le novillero aziz el bellarh



nb : photos de martine voyeux
et les portraits sont ceux de montalban et de eliot.

8 commentaires:

oxy a dit…

des fois je pense que t pas tres clair !
puis juste apres je pense le contraire !
en fait je sais plus trop bien si je t'admire ou si je te méprise...
j'adore pas forcement qu'ont me chourave mes idées mais comme je tien a signaler les allez et venue je dit souvent qu mon pere avais tjr tors ! et finalement jen suis pas vraiment sure !
c sûrement au château que je me sent tjr le mieux mais quand t devant la fontaine comme un con je sais pas vraiment pourquoi d'ailleurs...
a force de skoité l'univers je fini par me dire que je tombe tjr sur toi !
toi qui a une légère tendance a partir a chaque fois que j'arrive !
j'avoue que cal commence légèrement a m'faire chié...

el chulo a dit…

ami ludo,

un immense bravo pour ce beau texte plein de justesse, de mesure et de sensibilité.
tu le sais, à barcelone on appelait ces "expatriés" économiques "los murcianos". ils comptèrent beaucoup aussi dans la résistance de barcelone.
absolument hostile à toute forme de censure, je pense qu'il faut accorder à oxy le bénéfice d'un surréalisme poétique. je suis bien loin d'en être cetain, et me sens étranger à cette forme de dysenterie verbale.
en tous cas merci encore pour ce texte qui à sa façon traduit un élément parmi une infinité d'autres de la complexité de la guerre d'espagne, ainsi que ce non dit permanent, comme une suspiscion, parfois une sourde accusation: comment se peut'il que seville, bastion de l'anarchie radicale, y compris, en dépit des apparences, anticléricale,soit tombée si vite.
décidément, cette guerre d'espagne a beaucoup à nous apprendre, y compris, mais surtout de nous mêmes et des dysfonctionnements actuels de nos gauches "izquierdas" comme on dit en espagne, "es de izquierdas" avec ce subtil pluriel.
je parle de ces tentations suicidaires lorsqu'est privilégié "l'intérêt" d'un parti dit de "'gauche" et de ses cadres, au détriment de la réalité vécue du "peuple".
L'historienne Helen Graham a magnifiquement analysé ce hiatus pendant la guerre d'espagne du point de vue de la république laminée et du PSOE désintégré.
abrazo

Personne a dit…

Merci pour ce beau texte plein de rencontres, et la tête de T.S. Eliot qui est venue soudain rencontrer l'association que je me fais presque toujours, pavloviennement : Montalban - Mers du Sud - Eliot.
"I read much of the night and go south in the winter".
J'ai vu ce livre de photos, il y a des mois, chez un libraire dont je tairai le nom de peur qu'un Parisien intéressé ne me précède. J'y cours.
Amitiés
Laurent

ludo a dit…

oxy...maure ? occis oxy ? oxy...gène ? non, puisque je vois en consultant le profil qu'il est "suiveur " de camposyruedos qui n'est pas la moindre de sréférences. quelques allusions me paraissent trop sibyllines pour pouvoir répondre plus avant. merci de passer quand même, esta barra es tierra de libertad.


bernard, "cette guerre d'espagne a beaucoup à nous apprendre ", ooohhh que oui. pierre de touche, angle fondamental... tu lo sabes.

laurent. un plaisir que de te faire plaisir. eliot, quelle figure. montalban le cite à foison, c'est vrai. connaissant tes penchants montalbanesques j'ai écrit ceci en pensant un peu à toi. cours vite chez ce libraire , malheureux !

abrazos compadres.

ludo

Marc Delon a dit…

et bien je serais moins inculte ce soir que ce matin, merci Ludo.

Laurent Perez a dit…

Pour courir, j'ai couru ! Et j'en ai été d'autant plus content que j'avais oublié que le livre contenait aussi une nouvelle de Mohamed Choukri, qui était sûrement le meilleur écrivain marocain, et que les photos font la part belle à Tanger. Dans la grisaille parisienne, rien de tel qu'une belle vue du café de Paris pour se remettre du baume au coeur. J'en ai oublié de prendre mon métro et je suis rentré à pied en lisant et en me perdant ; ce n'était pas mal.
Amitiés
Laurent

ludo a dit…

marc , souffrir de zinc culture esr une excellente maladie qui devrait mieux se pandémier que ça. ça fait sauterles bouchons de nos étiquettes. nos vemos en vic macho .

laurent, se perdre en lisant. un peu tout toi ,non ? c'est certainement en tout cas le plus beau des chemins.
amitiés.

ludo

el chulo a dit…

oxy.....put?