
22h48.
il est tard. tard ?
je ne sais pas. tard pour prendre le temps de penser à lire, penser et écrire sur le souvenir d'un être qui décida de disparaître par lui-même il y a maintenant 17 années de 365 jours un quart chacune ?
le ciego a peu de choses à conter ou à réveiller pour parler de christian montcouquiol.
j'étais dans une voiture en route pour salies-de-béarn, pyrénées atlantiques, quand j'appris la nouvelle de son suicide par la radio.
il faisait froid dans cette carcasse métalisée au mauvais chauffage, dans cette nuit de novembre trainant, mais les larmes réchauffaient mon cou en passant sous le col de la gabardine.
il y avait quelqu'un à côté de moi qui ne comprenait pas.
je ne comprenais pas non plus pourquoi ces larmes étaient chaudes et m'envoyaient des frissons.
quand nimeño II retomba en fracas sur le sable des arènes de la tour sarrazine en septembre 1989 j'étais aussi ce jour-là à salies. pour la fête du sel. la fête du goût des larmes. la fête sauvage.
on oublie souvent de se traduire cette image métaphorique de la tauromachie jusqu'au bout.
christian est allé jusqu'à cette extrémité. il l'a côtoyée au plus près, il l'a désirée, il l'a érigée en sens de sa vie, il l'a endurée. il en est mort.
son frère alain a certainement écrit deux des plus beaux ouvrages de la littérature française pour raconter ce sel lacrimal.
il dit le voyage de chacune des larmes qui sont tombées ces deux jours-là et au-delà du temps.
voyage d'amour, de désespoir.
d'où viennent nos larmes , salées come la mer où gisent nos sédiments les plus anciens ?
voyage des origines.
il est tard. mais j'ai pris le temps de bivouaquer chez marc delon. il y avait là un beau texte de jean-paul mari avec ceci :
"Il était mince et fragile, comme un adolescent qui vit son amour mais ne sait pas en parler. Aux autres les discours, les analyses et les envolées ; lui vivait le mythe taurin, brut et sans recul. On l'aimait, parce qu'il était celui qui portait le rêve."
il est tard. je cherche le "discours de la taverne" d'olivier.
il est tard. je fouille dans le fatras mémoriel d'une bibliothèque mal rangée comme mes souvenirs.
mais je ne le trouve pas.
j'ouvre alors un vieux texte. écrit en pensant à un homme tombé sous une balle et à un autre sous la force d'un rêve.
"qui n' a rien vu entendu sourdre et éclair
comme gifle latent tenace pas indolore
seule trace sa résonance t'oblige à voir
piment en mince filet d'eau presque froide
tu sais traque des espaces émietter le sang
lait visqueux à la hâte abondante
rimmel paupière
de bas – ventre
tu souffles calme
calme est dans tes yeux
a la couleur blanc calme
répand systole
tout est dans la suite
qui la connaît
monte son gibet
accroche aux murs mots de lèpre du monde
scierie en apesanteur
cris
main ramasse chair dans copeaux
moins dans le bois des tripes
roue le sillon se démonte
éberluée sous lie de l' étamine
tu meurs et c’est
couvrir vent
avec glaise
des mots vécus
c’est sentir sous la cendre
le nu de ton halo"
ludovic pautier ( la fenaison des yeux clos )
nb1 : la photo est de jean-bernard reynier.